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Publié le • Modifié le

«Netflix contre le censeur turc», nouvelle série à suspense?

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Netflix produit et diffuse cette année sa première série turque, «The Protector». REUTERS/Mike Blake/File Photo

Depuis deux mois, les plateformes de vidéo en streaming, jusque-là épargnées par la censure qui touche l'ensemble des médias, sont sous l'étroite surveillance du gendarme de l'audiovisuel turc. Netflix, implanté depuis deux ans dans le pays, tout comme les acteurs nationaux, devra désormais composer avec les décisions du tout-puissant Conseil supérieur de la Radio et de la Télévision. Ce qui ne semble en rien freiner le géant américain qui s'apprête à diffuser sa première série turque.


En Turquie, l'année 2018 était attendue avec impatience par les utilisateurs de Netflix, depuis que le géant américain avait annoncé, au printemps précédent, le lancement de sa toute première série turque, The Protector. L'histoire d'un jeune homme se découvrant des pouvoirs surnaturels et une mission, celle de protéger Istanbul de mystérieuses forces maléfiques.

Si le synopsis ne brille pas par son originalité, l'annonce de cette première a néanmoins soulevé l'enthousiasme dans le pays, et pas seulement en raison des noms prestigieux qui figurent au générique de cette série. Depuis que le petit distributeur de DVD par voie postale est devenu le mastodonte de la vidéo en ligne, en s'aventurant sur les sentiers de la création, chaque nouvelle production estampillée « Netflix original » est un petit évènement dans le pays qui en est l'hôte. Une brève mais certaine fierté nationale. Ce fut House of Cards aux Etats-Unis, Marseille en France. En Turquie, deuxième exportateur mondial de séries, l'attente était donc immense, légitimement.

Pourtant, en raison d'un scénario bien connu maintenant en Turquie, on pressent que la belle histoire pourrait prendre une tournure différente. La donne a en effet changé depuis peu pour les plateformes de vidéo en streaming en Turquie - Netflix donc, mais aussi les concurrents nationaux Blu TV et Puhu TV. Fin mars, le Parlement turc a adopté une loi élargissant les prérogatives du Conseil supérieur de la Radio et de la Télévision aux contenus issus de ces sites.

La fin d'un sanctuaire de la création

Etrangement, jusqu’ici, ce pan de la production de fictions avait été épargné par la censure, offrant un espace de liberté aux producteurs et réalisateurs qui souhaitaient s’affranchir des règles tacites qui régissent la création à destination de la télévision.

« Ces programmes originaux offrent souvent des intrigues alternatives et leur cinématographie a une valeur artistique vivifiante, estime Julide Etem, doctorante à l'université de l'Indiana, à Bloomington aux Etats-Unis, et observatrice avertie des transformations dans l'audoivisuel turc. Par ailleurs, ils ont généralement un contenu plus explicitement sexuel et violent que les contenus produits pour les chaînes de télévision. »

Aussi la perspective d'une supervision par un organe aux ordres du pouvoir suscite l'inquiétude. Une inquiétude confortée par les récentes déclarations du ministre des Transports et des Communications, Ahmet Arslan qui avait affirmé qu’il s’agissait de prendre des mesures contre les contenus « qui causent du tort aux valeurs morales du pays et à la sécurité nationale »... tout en se défendant de vouloir exercer une quelconque censure.

Des signaux négatifs

Interrogé sur la possibilité de voir ses contenus retoqués par le gendarme de l'audiovisuel turc, le patron de Netflix, Reed Hasting, s'est montré pour sa part serein : « Nous sommes en Arabie saoudite. Nous sommes au Pakistan. S'il n'y a pas de problème [dans ces pays], pourquoi en aurions-nous en Turquie ? », a-t-il déclaré au journal Hürriyet, le 21 avril dernier.

Certains signaux n'invitent pourtant pas à l'optimisme. Le carton de ce début d'année qu'est La Casa de Papel a par exemple reçu une volée de bois vert de la part d'hommes influents de la galaxie Erdogan. Si l'exécutif s'est bien gardé de tout commentaire, le présentateur vedette de la chaîne pro-gouvernementale AkitTV, Ömer Turan, a dénoncé la présence « d'images subliminales » dans cette série centrée sur le braquage d'une fabrique de billets en Espagne, invitant la jeunesse à la révolte.

L'ancien maire d'Ankara, Melih Gökçek, a abondé dans ce sens, invitant même les autorités à se pencher sur le dossier.

Du côté de Puhu TV, on aurait même pris les devants. Selon le journaliste et écrivain turc Sina Kologlu, la plateforme spécialisée dans la production de séries originales turques en accès libre (mais avec publicités), aurait opéré un petit « nettoyage » de sa série phare FI pour en retirer les éléments les plus litigieux. Et ce avant même l'entrée en vigueur de la nouvelle réglementation.

Des retouches auxquelles seuls les producteurs pour la télévision turque étaient jusque-là familiers. « En général, on est dans une censure du symbole immédiat, précise Nora Seni, professeure à l’université Paris 8 et spécialiste de la Turquie. Dans la série Le Siècle magnifique (2011), cela concernait par exemple le décolleté de l’actrice principale. On a du coup commencé à lui confectionner des costumes qui cachaient un peu mieux son corps. » Mais la censure peut aussi prendre un tour plus politique. Dans cette même série, le personnage de Soliman le Magnifique, plus occupé par les petites intrigues du sérail que par la conquête, avait fortement déplu à Erdogan, Premier ministre à l'époque, qui ne s'était pas privé de le faire savoir. La chaîne Star TV qui diffusait le programme avait reçu un avertissement de la RTUK et la série avait disparu du catalogue de la compagnie aérienne Turkish Airlines.

Les séries, pilier du « soft power » turc

Malgré tout, en investissant dans la production « made in Turkey », Netflix ne prend pas de risques démesurés : le marché national des séries se porte et s'exporte à merveille. Depuis le milieu des années 2000, et le succès international de Gümüs, la Turquie est devenue une usine à série. Il s'en produit plus d'une cinquantaine par an, parfois au mépris des conditions de travail des auteurs et acteurs.

Car dans les Balkans, au Moyen-Orient, et désormais jusque dans les foyers sud-américains, ces productions font un tabac. En 2011, une étude menée sur 16 pays arabes montrait déjà que 74 % des habitants du Moyen-Orient regardaient au moins une série turque. Depuis, le phénomène s'est accéléré.

Ces créations, pour beaucoup des soap-opera qui s’étirent sur des dizaines d’épisodes par saison, « mettent en scène des femmes souvent plus émancipées que dans d’autres pays musulmans, une bourgeoisie un peu m’as-tu-vu et un Orient conquérant », ce qui séduit beaucoup de téléspectateurs dans la région, note Nora Seni.

Un succès qui n'a pas échappé au pouvoir, qui a bien compris que ces productions étaient aussi la vitrine de la Turquie à l'étranger. « Après le succès du Siècle Magnifique, l’Etat a essayé de commander une série, par exemple, sur les dernières années de l’empire ottoman, mais à sa sauce : le dernier sultan y était très valorisé, la Palestine juive stigmatisée, etc. Il y a désormais l’idée d’utiliser ces productions à des fins plus idéologiques, avec une Turquie qui s'inscrit dans la continuité de l’Empire ottoman, en niant le moment républicain, le moment de la laïcité, le moment occidental dans lequel baigne pourtant la moitié du pays. »

Un espace de création à définir

Entre opportunité de pénétrer de nombreux marchés et censure, pour les plateformes de vidéo en streaming comme pour le gouvernement turc, il y a aura un équilibre à trouver, estime pour sa part Julide Etem : « Netflix, ses partenaires turcs [les sociétés de production principalement] et les agences gouvernementales vont forcément devoir trouver un terrain d'entente. » Le scénario de The Protector, inspiré des légendes ottomanes, est sûrement déjà un bon point de départ.

D'autant que les productions en ligne ont l'avantage de combiner deux atouts bien utiles pour la conquête de marchés extra-régionaux : des scénarios éprouvés dans des formats - 60 minutes par épisode contre plus de 90 à la télévision nationale - plus adaptés à un public occidental.

« De toute manière, avance Nora Seni, la Turquie ne peut pas sacrifier cette manne, aussi bien économique qu’en termes d'influence, que sont les séries, qu’elles soient produites par Netflix ou non. Ils ne vont pas tuer la poule aux œufs d’or. Maintenant, on a dit beaucoup de choses sur ce que l’on ne croyait pas possible en Turquie, et cela s’est néanmoins produit… »

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