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[Reportage] Irlande: climat pluvieux et incertain à dix mois du Brexit

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Plus de la moitié de la viande bovine irlandaise est exportée vers le Royaume-Uni (ici Tommy Moyles, à Arfield). Christophe Carmarans/RFI

Le 29 mars 2019, le Royaume-Uni devrait quitter l’Union européenne, résultat du référendum de juin 2016 lors duquel les Britanniques se sont prononcés en faveur du Brexit. Alors que personne ne sait encore quels seront les termes de ce divorce, les agriculteurs irlandais sont déjà affectés par l’initiative inattendue de leur principal partenaire commercial. Pour ne rien arranger, ils ont subi ces derniers mois une météo calamiteuse.


Croyez-le ou non, les Irlandais en ont assez en ce moment. Assez de quoi ? De la pluie ! Oui, les Irlandais ! En temps normal, les dépositaires de l’âme celtique n’en sont pas à pleurnicher au premier crachin venu, sur leur île. Mais là, c’en est trop ! Pratiquement pas un seul jour sans pluie depuis six mois sur la verte Erin, lorsque nous nous y sommes rendus, mi-avril. Pire, fin février-début mars, ils ont même eu de la neige ! De la neige, de la vraie, de celle qui reste et qui impose à tous une vie au ralenti, la pire météo depuis au moins 50 ans. Faire le grand chelem au Tournoi des Six Nations de rugby en allant le gagner chez l’Anglais à Twickenham  le jour béni de la Saint-Patrick de surcroît ! – leur a bien mis un peu de baume au cœur. Mais ce fut bref. Le pire, c’est évidemment dans les campagnes où, en ce début de printemps, le bétail est encore à l’étable et le fourrage déjà en rupture de stock. Ajoutez-y le mot qui fait peur : « Brexit ! » et la coupe est pleine. De Galway à Cork en passant par Tipperary, c’est l’incertitude qui règne, l’inquiétude qui prédomine.

« Pour le moment, on s’en tient à nos affaires. On évite de faire des dépenses exagérées et on reste assez conservateurs dans notre façon de fonctionner », explique Tommy Moyles, 34 ans, éleveur de bovins à Arfield, près de Clonakilty, dans le comté de Cork, où il possède une maison,180 têtes de bétail en comptant les veaux et 46 hectares de terrains répartis en trois parcelles, dont une de 24 hectares qui borde une falaise, en surplomb de l’Atlantique. Cet après-midi-là, Tommy a sorti ses bêtes pour l’une des premières fois de l’année, des Simmental, race originaire de l’Oberland bernois, en Suisse, réputées pour donner de la très bonne viande. Conservateur pourtant, ça n’est pas vraiment son genre à Tommy. Plus jeune, il est allé étudier d’autres agricultures aux États-Unis, en Afrique ainsi qu’en Australie, dans le Queensland, où il a passé deux ans. Collaborateur occasionnel à l’Irish Farmers Journal, un hebdomadaire agricole comme son nom l’indique, il a une approche toute personnelle de son métier qu’il résume en une phrase : « La ferme c’est mon travail, mais ça n’est pas ma vie ». Nombre d’agriculteurs irlandais, on va le voir, sont dans son cas : ils mènent d’autres activités en parallèle et leurs compagnes travaillent en général hors de l’exploitation pour joindre les deux bouts.

Le bœuf en première ligne

Tommy Moyles, éleveur bovin à Arfield, comté de Cork. Christophe Carmarans/RFI

Cela n’empêche pas Tommy d’être inquiet vis-à-vis du Brexit. « Jusqu’à présent, dit-il, ce qu’on attend du Brexit, ce n’est que de l’incertitude. Et tant que le gouvernement britannique n’aura pas décidé de la direction qu’il allait réellement prendre, et à quel moment, il sera très difficile de se préparer à quoi que ce soit. Mais en ce qui concerne notre secteur, le bœuf, cela va forcément altérer les échanges commerciaux ». Dans une agriculture irlandaise qui exporte 90% de sa production totale, dont 43% vers le Royaume-Uni, le bœuf est particulièrement exposé. En 2017, l’Irlande a expédié plus de la moitié de sa production bovine vers le Royaume-Uni : 283 000 tonnes contre 240 000 tonnes vers l’Europe continentale et seulement 34 000 tonnes en dehors de l’UE. « Historiquement, l’Irlande a toujours été un gros fournisseur de produits agricoles pour le Royaume-Uni, rappelle Tommy. Ce qui est sûr, c’est que les deux îles ne vont pas changer de place. Ils vont peut-être quitter l’Union européenne mais, géographiquement, elles ne vont pas bouger. Donc, tout va se jouer au niveau des droits de douane qu’ils vont mettre en place, s’ils décident de le faire ».

Toute la nuance est bien dans le « si » car, à moins d’un an de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, dont la date a été fixée au 29 mars 2019, nul ne sait encore quelle forme va prendre le divorce. Un « hard Brexit » (Brexit dur) pourrait par exemple, selon le Financial Times, faire augmenter les droits de douanes de 22% pour les produits agricoles et aller jusqu’à 59% pour des produits comme le bœuf. « Dans cette hypothèse, reprend Tommy, notre plus grande compétition viendra d’Amérique du Sud. C’est juste à quelques jours de bateau à travers l’Atlantique. Dans un sens, on est d’ailleurs parfois plus inquiets des discussions qui ont lieu en ce moment entre l’UE et le Mercosur que sur le Brexit proprement dit car on a parfois l’impression que les discussions sur le Brexit tournent en rond ». Le bœuf irlandais remplacé par du bœuf argentin ou brésilien dans les assiettes anglaises ? C’est le scénario-catastrophe que ne veulent pas imaginer les éleveurs irlandais. Mais comment lutter contre des pays qui n’ont pas les mêmes réglementations ni les mêmes exigences de qualité, en particulier sur la nutrition sans OGM des bêtes et sur l’usage des hormones de croissance ? Sans parler des coûts de production qui sont évidemment beaucoup plus bas en Amérique du Sud où la main d’œuvre est moins chère.

De fait, avant même sa mise en place, le Brexit a déjà eu un impact négatif sur l’agriculture irlandaise et sur le bœuf en particulier. La raison ? La chute du cours de la livre sterling qui s’est dépréciée d’un seul coup de 10% par rapport à l’euro, au lendemain du vote du 23 juin 2016. « Le lendemain du Brexit, le prix de la viande de bœuf en Irlande a chuté de 10 cts le kilo », explique Angus Woods, l’infatigable président de l’Association irlandaise des éleveurs bovins, que nous avons rencontré à Rathnew, à une soixantaine de kilomètres au sud de Dublin, avant son départ pour Bruxelles, tôt le lendemain matin. « Les détaillant britanniques ont dit, continue-t-il : " nous n’allons pas baisser nos prix car les consommateurs britanniques ne vont pas vouloir payer leur steak plus cher ". Donc, déplore Angus Woods, c’est nous qui avons dû absorber le choc. Aucun des autres acteurs de la chaîne n’a fait un geste et on a dû baisser nos prix. En fait, la dévaluation de la livre a coûté 120 M d’euros aux éleveurs irlandais durant les six premiers mois qui ont suivi le référendum ».

Trouver de nouveaux débouchés

Brendan Hinchion, éleveur laitier à Kilnamartyra, comté de Cork. Christophe Carmarans/RFI

Petite lueur d’espoir cependant dans le ciel irlandais : l’accord passé en décembre par l’UE avec le Japon, accord qui pourrait faire passer les taxes douanières sur le bœuf de 38,5% à 9% sur une période de 15 ans chez les Nippons. Puis celui conclu par la seule Irlande avec la Chine la semaine même de notre visite, sous l’impulsion du ministre de l’Agriculture, Michael Creed. C’était la première fois qu’un tel accord était passé dans ce secteur entre un pays de l’UE et la République populaire. Apprécié, dans l’ensemble, par le monde agricole, Michael Creed se démène pour trouver des solutions en amont de la sortie du Royaume-Uni de l’UE, notamment en cherchant de nouveaux débouchés pour ses agriculteurs. « La Chine a un gros potentiel, se réjouit Angus Woods. Les Chinois consomment seulement 3,9 kg de bœuf par an par habitant. Par comparaison, en Irlande c’est 19 kg par an par personne. Si les Chinois augmentent leur consommation ne serait-ce que d’1 kg par an par personne, compte-tenu de leur démographie cela représente 1,4 M de tonnes en plus. C’est énorme ! ».

À (re)lire >>> Notre entretien exclusif avec Michael Creed, ministre irlandais de l'Agriculture

Il n’en demeure pas moins qu’Angus Woods – qui, en plus de ses activités syndicales, gère 500 brebis, 200 vaches et cultive 40 hectares d’orge sur sa ferme à Rathnew – repousse l’idée de faire une croix sur le marché britannique. « À Bruxelles, la Commission a l’obligation de se préparer au pire mais nous avons besoin du marché britannique, plaide-t-il. Et nous avons besoin que le marché britannique reste un marché solide, pas un marché dicté par des politiques de nourriture à bas prix, avec des produits de mauvaise qualité venant d’Amérique du Sud ou d’ailleurs. C’est très important ! ». « Et il faut aussi, prévient-il, que l’on ne soit pas soumis aux tarifs douaniers de l’Organisation Mondiale du Commerce qui pourraient être mis en place si on ne trouve pas d’accord. Il y a tout un éventail de scénarios possibles et ça va être très politique jusqu’au bout à Bruxelles. On va se défendre jusqu’à la dernière minute et on espère que les négociateurs européens feront bien leur travail dans l’intérêt des agriculteurs européens ».

À Kilnamartyra, 300 km plus à l’Ouest, dans le comté de Cork, Brendan Hinchion aussi se fait du souci. Brendan, 54 ans, élève également des vaches mais des laitières, précisément des norwegian reds – connues chez nous sous le nom de pies rouges de Norvège – des bêtes dont il est fier d’annoncer qu’elles sont classées dans le « top 1%  » du pays en terme de qualité. Si les « viandards » irlandais sont inquiets, leurs collègues du secteur laitier ne sont pas mieux lotis face à la menace du Brexit. DairyGold, la coopérative dont Brendan Hinchion fait partie, a investi 129 M d’euros ces quatre dernières années dans des infrastructures, notamment dans une usine. Principale production : le cheddar, ce fromage doux au goût et à l’apparence jaune-orangée dont les Anglo-Saxons en général et les Britanniques en particulier sont très friands. Tellement friands que 82% du cheddar importé au Royaume-Uni provient d’Irlande. Avec le Brexit, les droits de douane sur le fromage pourraient s’élever à 1,67 euro le kilo, ce qui rendrait la production irlandaise de cheddar intenable économiquement parlant car le Royaume-Uni est de loin le plus gros consommateur de cheddar au monde.

Par quoi remplacer le cheddar ?

Michael Quirk, cultivateur et producteur d'énergie éolienne à Whitewell, près de Cork. Christophe Carmarans/RFI

« On a déjà eu une petite frayeur quand la Russie a fermé ses portes au marché scandinave il y a 4-5 ans car cela a perturbé le marché et cela continue », se remémore Brendan [le boycott russe était en réponse aux sanctions infligées en juillet 2014 par l’UE à Moscou lors de l’escalade du conflit avec l’Ukraine ; ndlr]. « Une bonne partie de la production laitière scandinave allait auparavant vers la Russie et cela a fait chuter les prix, poursuit-il. À l’époque cela a donné lieu à beaucoup de protestations dans le monde agricole qui disait que ce n’était pas à nous de subir les conséquences de la politique entre les États. Mais ça s’est passé quand même ». « Avec le Brexit, craint Brendan Hinchion, cela va être pareil. C’est une grande source d’inquiétude pour toutes les coopératives qui se sont spécialisées dans la production de cheddar. On se demande où va bien pouvoir aller notre cheddar car il n’y a pas d’autre marché, du moins pas de la taille du Royaume-Uni ».

Seule échappatoire prônée par les acteurs du secteur et par le ministre Creed qui a levé un fonds d’aide de 300 M d’euros : la diversification. « On a bien sûr commencé à regarder vers d’autres productions, acquiesce Brendan. On pense faire plus de poudre de lait écrémé par exemple et s’orienter vers d’autres produits encore. Mais ça ne se fait pas en un claquement de doigts. DairyGold, notre coopérative, va essayer de s’adapter. Mais cela prend du temps et cela va coûter de l’argent, si on doit adapter nos chaînes de production à d’autres produits laitiers ». « Quand on veut conquérir de nouveaux marchés, martèle-t-il, le plus important, c’est le relationnel. Il faut avoir à la fois la confiance des investisseurs et la confiance dans les produits, des relations de confiance que l’on noue au fil du temps, c’est quelque chose de très précieux ». De l’avis de Brendan et des membres de sa coopérative, les relations très fortes qu’ils ont établies avec les Britanniques ne vont pas s’effondrer du jour au lendemain, qu’il y ait un Brexit dur ou un Brexit doux. « C’est notre espoir, conclut l’éleveur, mais on cherche quand même d’autres marchés pour atténuer les effets de ce qui pourrait arriver ».

Un peu en marge des éleveurs mentionnés plus haut, Michael Quirk, 50 ans, n’a quant à lui pas de mots assez durs pour les Britanniques et ne comprend pas la logique du Brexit. Il a laissé tomber l’élevage de brebis depuis une bonne dizaine d’années pour ne se consacrer qu’à la culture du blé, de l’orge brassicole, des graines pour animaux et aussi à la production d’électricité grâce aux deux éoliennes qu’il a installées dans son champ à Whitewell près de Cork, une source non négligeable de revenus. Bien qu’il ne se sente pas personnellement menacé par la sortie des Britanniques de l’UE, Michael a un avis très tranché sur la question : « Tout le monde a l’impression que c’est le pire truc qui nous soit jamais arrivé. On se sent trahis. On a du mal à comprendre l’état d’esprit des Britanniques. C’est difficile pour moi de comprendre comment vous pouvez vous détourner d’un marché de cette taille-là [450 M d’habitants dans l'UE au 1er janvier 2017 en enlevant le Royaume-Uni ; ndlr] pour sauter dans l’inconnu ». « Comment s’y préparer ? Je n’en sais rien », répond-il. « C’est très difficile de se préparer à quelque chose qu’on ne connaît pas. Mais c’est assez effrayant pour l’agriculture irlandaise car on exporte 40% de nos produits vers le Royaume-Uni ».

La question de l’Irlande du Nord

Jim Mason, biochimiste à la retraite et éleveur de brebis à Rathnew, comté de Wicklow. Christophe Carmarans/RFI

« En même temps, renchérit-il, on est déjà sûr que les effets vont être négatifs. Le problème c’est que l’on ne peut pas encore quantifier les répercussions. On ne sait pas s’il y aura des droits de douane. Ça fait peur ». « Et puis, avertit-il, c’est même inquiétant dans nos relations avec l’Irlande du Nord. On est en paix depuis 20 ans et on aimerait que ça reste comme ça. Je ne dis pas que cela va changer ou renvenimer le climat mais ce n’est vraiment pas une bonne idée ». La question de l’Irlande du Nord – qui, rappelons-le, couvre 1/6e de la superficie de l’île et fait partie, comme l’Écosse et le Pays de Galles, du Royaume-Uni – taraude effectivement tous les Irlandais. Et elle présente un casse-tête supplémentaire dont on se demande bien comment l’actuelle Première ministre Theresa May va pouvoir le régler. La République d’Irlande en a d’ailleurs fait un ultimatum : pas question de retour à une séparation matérielle avec des postes-frontières le long des 500 km qui délimitent les deux Irlande, deux entités dont les économies sont devenues tellement interconnectées qu’elles seraient durement affectées l'une et l'autre par la réinstallation de barrières terrestres.

« On n’a aucun contrôle sur ce que va faire le Royaume-Uni. On peut juste espérer qu’ils organisent un nouveau référendum et que quelque chose de positif en sortira », espère Michael Quirk, sans trop y croire. Anglais de naissance, francophone et francophile, Jim Mason non plus ne comprend pas la décision de ses compatriotes. Cet ancien chercheur et professeur en biochimie au Trinity College de Dublin, qui est installé à Rathnew depuis plus d’une vingtaine d’années, en est même tellement révolté qu’il va prendre la nationalité irlandaise. À 76 ans passés ! Lui aussi se fait du souci par rapport à l’Irlande du Nord. « Je prends un exemple : il y a chaque année des centaines de vaches et 400 000 agneaux nés au Nord qui sont abattus au Sud. Et 100 000 vaches abattues au nord et qui sont élevées ici. Comment cela va-t-il se passer s’ils remettent une frontière ? Les Anglais parlent de réinstaurer des droits de douanes mais on n’en sait rien ! Ça risque d’être un désastre mais on ne sait pas ce qu’il va se passer parce que eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils veulent. C’est un peu ridicule ».

Sur un plan strictement personnel pourtant, Jim pourrait bien n’être pas trop pénalisé par le Brexit car il élève des brebis, 200 au total, ce qui par parenthèse force l’admiration pour un homme de 76 ans miné depuis des mois par un mal de dos tenace. Le secteur ovin irlandais pourrait même être l’un des rares à bénéficier du Brexit dans la mesure où, en 2016, le Royaume-Uni à lui seul produisait 40% de la viande de mouton élevée dans l’UE et en exportait plus de 80% chez les 27. En cas de tarifs douaniers, ce sont les éleveurs anglais qui seraient pénalisés, laissant le champ libre aux Irlandais pour vendre par exemple une partie de leur production à la France qui importait, en 2016, 50% de sa viande ovine du Royaume-Uni. « Non je ne suis pas inquiet du Brexit sur un plan personnel », avoue d’ailleurs Kieran Sullivan, 41 ans, qui travaille à temps partiel avec son frère sur la ferme dont ils ont hérité de leur père à Waterford, entre Cork et Dublin. « L’industrie du mouton est peut-être la seule qui va profiter du Brexit en réalité, confirme-t-il. Nous aussi, on importe beaucoup de moutons et d’agneaux du Royaume-Uni. Les taxes et les frontières vont peut-être avoir un impact positif ».

Les ovins épargnés ?

Kieran Sullivan, éleveur de brebis à Waterford, dans le comté du même nom. DR

Reste que Kieran n’est pas prêt à tout miser sur les ovins. « Pour le moment, nuance-t-il, ce sont les moutons qui nous font vivre mais on a senti avec mon frère qu’il fallait nous diversifier pour nous en sortir ». Kieran et son frère ont acquis 11 hectares de forêt entre 2008 et 2015 pour faire de la sylviculture mais il leur faudra attendre encore quelques années avant que cela soit rentable. Parallèlement, ce fermier un peu geek s’est aussi lancé dans l’analyse de données dans le secteur agricole, ce que l’on appelle le « smart-agri ». « Je travaille sur des logiciels capables par exemple de prévoir la production de lait d’une ferme. Vous pouvez dire que je suis un fermier 2.0. En fait, conclut-il, notre principal problème pour le moment, c’est la météo. Ici, on a eu un temps épouvantable depuis le mois d’août ». Un temps encore plus humide qu’à l’accoutumée qui, on l’a vu, a contraint les éleveurs à pratiquement épuiser leurs stocks de fourrage car les bêtes restaient à l’intérieur. Cette pluie incessante est sans aucun doute la conséquence du réchauffement climatique et notamment de l’affaiblissement du Gulf Stream dans l’Atlantique Nord, lequel a une forte influence sur le climat de l’île.

Le climat, il en sera d’ailleurs fortement question dans les objectifs de la prochaine Politique agricole commune 2021-2027 comme nous l’a encore affirmé, entre deux allers-retours pour Bruxelles, le secrétaire national de l’Association des Agriculteurs Irlandais, Gerry Gunning. Lui-même est abasourdi par le temps calamiteux qui a régné sur l’île ces derniers mois, des intempéries qui ont rendu l’atmosphère encore un peu plus incertaine, à moins d’un an du Brexit. « Le changement climatique entrera encore plus en ligne de compte, c’est évident, en particulier en ce qui concerne les outils de gestion des risques qui doivent être renforcés », assure cet habitué des négociations de la PAC. « Sur le plan local, je suis sûr par exemple que dorénavant les fermes seront plus strictes sur la planification de leurs stocks de fourrage afin de mieux anticiper des hivers et des printemps comme ceux que nous venons de connaître. De ma vie, je n’avais vu de neige chez nous au mois de mars ! ».

La PAC aussi va être sérieusement secouée par le Brexit, sachant que le départ du Royaume-Uni, 4e plus gros contributeur jusqu’à présent, va laisser un trou de 12 milliards d’euros dans le budget de l’UE. Lors de notre visite, la Commission européenne n’avait pas encore annoncé sa volonté de diminuer de 5% le budget annuel alloué à la PAC, ce qui a provoqué un tollé. Mais les Irlandais, comme nous l’avait affirmé leur ministre de l’Agriculture Michael Creed en entretien, sont prêts à mettre la main à la poche. Sur ce point, Gerry Gunning est de l’avis de son ministre. « Politiquement, j’espère qu’il y aura plus de solidarité après le Brexit entre les États membres, espérait-il. L’Irlande est prête à contribuer un peu plus. Il y a cinq ou six pays qui ne veulent pas mais, au bout du compte, il faudra bien trouver un terrain d’entente ». « L’Irlande comme la France et l’Allemagne ont une agriculture forte et nous voulons la protéger », poursuivait-il.

Prêts à contribuer plus

Angus Woods, président de l’Association irlandaise des éleveurs bovins. Christophe Carmarans/RFI

« À présent, l’Irlande est un contributeur net à l’UE alors que dans le passé nous recevions plus que nous ne donnions, assure Gerry Gunning. Mais nous sommes prêts à donner encore un peu plus ». Angus Woods, le président de l’Association irlandaise des éleveurs bovins, était du même avis, à Rathnew. « Je pense, résumait-il, que si les pays contribuaient à hauteur de 1,3% de leur PIB, il n’y aurait pas de trou dans le budget. Nous, on demande une augmentation dans la contribution à la PAC ». « En 2008, poursuivait-il, demander 1% c’était un plus gros effort que demander 1,3% maintenant alors que l’économie va mieux partout. On est dans une bien meilleure situation qu’il y a 10 ans et on a vraiment le potentiel pour bien financer la prochaine PAC, si on en a la volonté. Même si tous les 27 ne sont pas d’accord, une majorité est pour ».

Plutôt que de sombrer dans le pessimisme, Angus préfère s’appuyer sur des arguments chiffrés, en guise de conclusion : « On a récemment commandé un rapport – et c’est un rapport neutre car rédigé par Alan Renwick un Néo-Zélandais qui n’est pas a priori en faveur des subventions gouvernementales – et il a trouvé que pour chaque euro investi dans l’agriculture en Irlande, il y avait un retour de 4,82 euros. Vous pouvez chercher, il y a peu de business où vous avez un retour sur investissement de 4,82. Investir dans l’agriculture, c’est profitable ! ». Entre le pessimisme des uns et les interrogations des autres dans la perspective du Brexit, Angus a choisi une troisième voie, celle de l’espérance. Comme chacun sait, le vert est la couleur de l'Irlande. Mais c'est aussi celle de l’espoir.

 

Reportage réalisé avec le soutien de l'Union européenne / Direction générale de l'Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne.

Chronologie et chiffres clés