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Publié le • Modifié le

Cinéma: «Matilda», la bluette qui fait scandale en Russie

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Détail de l'affiche du film «Matilda» d'Alekseï Outchitel. DR.

Le film « Matilda » d'Alekseï Outchitel sort en Russie le 26 octobre 2017, malgré la pression des religieux qui voulaient le faire interdire. Ce film retrace la romance entre le dernier tsar de Russie, Nicolas II, et une danseuse de ballet, Matilda Kchesinskaïa. Il a provoqué la colère de certains orthodoxes traditionalistes, mais aussi de musulmans pour lesquels ce film pourrait heurter la « sensibilité des croyants ».


De notre correspondante à Moscou

Matilda raconte l’histoire d’amour entre le futur Nicolas II et la ballerine Matilda Kchesinskaïa. Leur brève romance ne dure que quelques mois et est terminée depuis longtemps quand le prince épouse la future impératrice Alix de Hesse. Matilda aurait ensuite eu une liaison avec le grand-duc Serge, avant d’épouser finalement un autre cousin du tsar, le grand-duc André, avec qui elle vit en exil en France. Elle est morte en 1971, à quelques mois de ses 100 ans, et est enterrée au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, en région parisienne.

Une atteinte à la figure iconique de Nicolas II

Pour certains orthodoxes, notamment l’évêque Tikhon, confident de Vladimir Poutine, l’histoire de cette liaison - qu’il qualifie d’adultère bien qu’elle ait eu lieu avant le mariage du prince - serait calomnieuse et ternirait l’image du dernier tsar de Russie. Nicolas II et la famille impériale ont été canonisés en août 2000 en tant que martyrs par l’Eglise orthodoxe russe. Plusieurs évêques, ainsi que le porte-parole de la maison impériale Aleksander Zakatov, ont quant à eux, qualifié le film de « blasphématoire ». Mais ils se sont opposés à son interdiction par crainte de lui faire de la publicité.

Certains n’ont pas eu ces réticences. La députée et ex-procureure de Crimée Natalia Poklonskaïa mène une croisade contre ce film depuis plusieurs mois. Natalia Poklonskaia est une défenseuse exaltée de la monarchie, qui affirme avoir vu pleurer le buste de Nicolas II. Pour elle, le film est « une atteinte à la vie privée » du tsar et un « blasphème ». Elle a demandé au procureur général d’engager une procédure d’enquête sur la gestion des subventions allouées par le ministère de la Culture à la production du film. Elle a ensuite exigé que le scénario soit examiné par un comité d’experts composés d’historiens et d’hommes d’Église. Maintenant que la diffusion du film est autorité, elle accuse le ministère de la Culture « d’extrémisme ».

Interdiction possible en région

Le ministère de la Culture laisse toutefois aux régions la possibilité d’interdire la diffusion du film. « Les autorités locales dans les régions, prenant en considération les traditions et les coutumes des peuples présents sur leur territoire, peuvent juger indépendamment de l'utilité de la diffusion de tel ou tel film », a précisé un responsable du ministère. Les dirigeants des Républiques musulmanes du Caucase, Tchétchénie, Daguestan et Ingouchie, qui avaient fait connaître leur opposition à la diffusion du film, ont donc obtenu gain de cause.

Le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov a assuré qu'une interdiction n'était pas nécessaire, car personne dans cette république n'irait voir ce film « amoral du point de vue de la Patrie ». Et en Ingouchie, l'unique cinéma a d'ores et déjà promis de ne pas le diffuser. À Moscou, une organisation orthodoxe, non reconnue par l’Eglise officielle, a appelé à brûler les cinémas. Et plusieurs centaines de personnes ont tenu une prière publique contre le film la semaine dernière devant une église de Moscou. Autant de menaces qui ont poussé le réalisateur Alekseï Outchitel à demander une protection spéciale pour l’équipe et les distributeurs.

Crainte du retour de la censure

L’affaire met en tout cas en évidence le poids croissant des religieux en Russie. Les cinéastes russes ne s’y trompent pas. Ils ont publié en février dernier une lettre ouverte dans laquelle ils expriment leurs craintes de voir la culture de leur pays tomber sous la pression d’une « nouvelle censure ». « Nous qui sommes de la vieille génération, nous savons bien comment durant les dizaines d’années de l’époque soviétique, cette censure a mutilé les peintres et freiné le développement des arts », écrivent les signataires, dont Pavel Lounguine.

La censure qui vient justement de frapper dans le Saint des Saints de la culture, le Bolchoï, où un spectacle de Kirill Serebrennikov a été interdit la veille de la première. Il était consacré au danseur Rudolf Noureev et le ministère de la Culture, d’après l’agence Tass, aurait été indigné par le fait que « le spectacle s’apparentait à de la propagande des valeurs sexuelles non traditionnelles ». Mais comment mettre en scène ce génie de la danse sans évoquer son homosexualité ?

Pour en savoir plus sur Matilda Kchessinskaïa, lire ses mémoires : « Souvenirs de la Kschessinska » parues chez Plon en 1960

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