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Jean de Gliniasty: «La Russie est de retour en Afrique, avec des préoccupations nouvelles»

Par Christophe Boisbouvier

« Non aux diktats politiques et au chantage monétaire », ont lancé en chœur Vladimir Poutine et ses 43 hôtes chefs d'État africains réunis les 23 et 24 octobre à Sotchi. Jusqu'où la Russie peut-elle aller en Afrique ? Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur de France à Moscou et ancien directeur Afrique au Quai d'Orsay.

RFI : Avec 43 chefs d'État à Sotchi, peut-on parler d’un succès pour Vladimir Poutine ?

Jean de Gliniasty : Incontestablement. Cela veut dire que la Russie est de retour en Afrique. Elle y avait été pendant toute la période soviétique. Il y avait une éclipse d’une dizaine d’années après la chute du mur. Et maintenant, ils sont de retour avec des préoccupations différentes. Elles étaient idéologiques du temps des Soviétiques (lutte contre le colonialisme, une volonté d’influence face au bloc de l’Ouest). Maintenant, les préoccupations russes en Afrique sont quand même à dominante économique.

Vladimir Poutine, n’a-t-il pas aussi du succès parce qu’il résiste aux Occidentaux ?

Je ne crois pas que l’Afrique soit dans un état d’esprit anti-occidental. Je crois que les dirigeants africains pensent que plus on est de fous, plus on rit et que mettre en concurrence la Russie avec la Chine, la Turquie, la France, les États-Unis, ça ne peut être que bon pour eux. Et en cela, ils ont raison.

Oui, mais tout de même, dans la déclaration finale, la Russie et les 43 chefs d’État et de gouvernement africains, dénoncent les « diktats politiques et le chantage monétaire »…

En ce qui concerne les « diktats politiques », bien sûr là vous avez tout à fait raison. Les Africains sont un petit peu exaspérés comme d’ailleurs pratiquement tous les pays du monde, il faut le dire, par les leçons de morale, les leçons de démocratie, les leçons de droit de l’homme, etc. Donc, tous ces gouvernements, dont certains d’ailleurs sont assez peu recommandables, sont tout à fait contents de voir que la Russie met l’accent sur le respect de la souveraineté et le conservatisme. Sur ce plan, il y a effectivement une position idéologique, ça c’est sûr. En ce qui concerne le « chantage monétaire », il y a convergence entre deux choses. Vous savez que les sanctions américaines sont extraterritoriales dès lors que vous touchez au dollar. Le système économique mondial est fondé sur le dollar à un tel point qu’il est très difficile de trouver des monnaies qui vous permettent d’échapper à l’extra-territorialité des sanctions américaines. Donc, il y a chantage monétaire et en ce sens, et ils en ont parlé à Sotchi, comment échapper à la monnaie dollar pour faire du commerce ? Et puis, il y a, il faut le dire, un petit coup de patte à la zone CFA, au franc CFA. Mais la France soutient la création d’une zone monétaire ouest-africaine. C’est plus dirigé contre le dollar que contre le franc CFA.

Lors de ce sommet, le président du Burkina Faso, également président du G5 Sahel [Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, NDLR], Roch Marc Christian Kaboré, a invité la Russie à rejoindre le pacte pour la sécurité au Sahel qui a été lancé lors du G7 de Biarritz il y a deux mois par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Mais la Russie a pourtant été expulsée de ce G8 devenu G7 il y a cinq ans.

La Russie a été expulsée suite à l’annexion de la Crimée et à la crise dans le Donbass. Il est question de l’y faire rentrer. Je ne suis pas sûr d’ailleurs du tout que la Russie souhaite y rentrer. En tout cas, tant notre président français que Trump il y a un moment, et même à plusieurs reprises, ont envisagé de faire rentrer les Russes. Donc en fait, l’initiative sur le Sahel, c’est de dire qu’il faut un peu partager le fardeau. D’abord, je constate que dans la presse russe, pour l’instant on n’en parle pas. Ce qui veut dire que les Russes réfléchissent, que la ligne n’a pas encore été fixée si je puis dire. En tout cas, je n’ai rien trouvé ce matin dans la presse russe. Sur le fond, il n’est pas exclu que Français, Allemands et autres trouvent un modus vivendi. Je me souviens que les Russes étaient intervenus et tout le monde souhaitait qu’ils le fassent. Au moment de la crise tchadienne, c’était Eufor Tchad il y a une dizaine d’années. Ils avaient fourni des hélicoptères et tout le monde sait que les opérations de maintien de l’ONU sont en grand besoin d’hélicoptères. Donc c’est clair que la lutte contre le terrorisme Aqmi-Boko Haram, tout cela, c’est un sujet de préoccupation où les Russes et les Occidentaux, et la France en particulier, peuvent se retrouver. Mais enfin, il faut voir le détail et le diable est dans le détail.

Et les soldats de l’opération Barkhane sont déjà transportés d’Europe en Afrique par des gros porteurs russes ?

Oui. Mais ce sont des firmes privées. Ce sont des gros porteurs russes, d’ailleurs souvent ils sont Ukrainiens, les moteurs, les avions : l’Antonov 24, puis les gros… Mais ce sont des boîtes privées qui gagnent de l’argent comme ça.

Et peut-on imaginer un jour des instructeurs russes, voire des soldats russes, dans les opérations au Sahel ?

Les formateurs y sont déjà, au Mali notamment. Donc les formateurs, je pense que oui, il y en a beaucoup en Afrique. Des troupes ? Je ne pense pas, mais en revanche on sait que les mercenaires Wagner, les groupes privés de combat, sont présents souvent en Afrique. De toute façon au Sahel, rien ne se fera sans l’accord de la France. Donc les Russes négocieront avec nous les conditions de participation. C’est l’objet d’une négociation. Je ne suis pas sûr que les Français, les Américains seront enchantés de cette montée en puissance russe. Mais ils devront s’en accommoder dès lors que les pays du G5 y sont favorables.

Au début de ce mois, les ministres français Jean-Yves Le Drian et Florence Parly sont allés voir leur homologue russe à Moscou pour parler coopération diplomatique et militaire. Ont-ils parlé du Sahel ?

Sans aucun doute, oui. Je ne sais pas exactement ce qu’ils ont dit, mais ils ont passé en revue toutes les crises, et notamment sous le chapeau lutte contre le terrorisme, contre le jihadisme, etc. La question du Sahel a été abordée.

► Jean de Gliniasty, auteur de « La diplomatie au péril des valeurs », éditions L'Inventaire. 

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