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«L'essentiel des laboratoires de méthamphétamines est au Nigeria»

Par Christophe Boisbouvier

On a longtemps cru que l'Afrique n'était qu'une zone de transit pour les narcotrafiquants. Mais aujourd'hui, tout risque de changer avec une drogue bon marché, qui se vend sous forme de gélules dans de nombreuses « pharmacies par terre ». Laurent Guillaume est un ancien officier de la police française qui a été coopérant en Afrique. Aujourd'hui, aux Éditions La manufacure de livres, il publie « Africa Connection », un ouvrage collectif sur la criminalité organisée en Afrique. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

On a tous en mémoire ce Boeing « d’Air cocaïne », comme on l’a appelé, qui a atterri en plein désert au nord du Mali en octobre 2009. Un Boeing 727-200 est alors retrouvé en partie calciné près de Tarkint, dans la région de Gao, dans le nord-est du pays. Cet avion s’est posé sur une piste du Sahel avec à son bord plusieurs tonnes de cocaïne sud-américaine, où des 4 x 4 ont ensuite transbordé la cargaison. Cette époque est-elle révolue ?

Laurent Guillaume : Je ne crois pas. Je crois qu’effectivement, ce moyen de transport par un avion qui est un Boeing 727, qui est donc un avion considérable, dont on imagine que la cargaison devait être entre 7 et 11 tonnes de cocaïne, ce moyen-là n’est pas très discret. Et on préférera à ce type d’envoi, qui est un peu risqué, des moyens avec des avions plus petits, plus discrets, comme par exemple des Beechcraft, des petits bimoteurs, transformés pour traverser l’Atlantique, qui souvent font un saut de puce en passant par les îles Margarita au large du Venezuela. Et ce mode de transport existe probablement toujours.

En revanche, il existe d’autres moyens, peut-être un peu plus discrets. On a eu plusieurs saisies récemment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, de plusieurs tonnes de cocaïne qui ont voyagé [par bateau] dans des véhicules de marque Renault au départ d’une usine qui fabriquait des véhicules Renault à partir du Brésil.

Donc, tous ces moyens dont on pensait qu’ils étaient dépassés continuent à être utilisés par les trafiquants. Simplement depuis quelques années, on pense que ce n’est pas le cas parce qu’en fait, beaucoup sont persuadés que l’absence de saisie signifie qu’il n’y a plus d’arrivage sous cette forme-là. Mais, l’absence de saisie signifie que peut-être il y a un phénomène de corruption des élites un peu plus important et peut-être qu’il y a des méthodes de dissimulation plus efficaces.

Vous décrivez la Guinée-Bissau comme le paradis des cartels de la drogue. Et vous dîtes que le président Nino Vieira, assassiné en mars 2009, a peut-être été victime de ces cartels…

Oui et non. Parce qu’en fait, il est victime d’un règlement de compte de trafiquants, mais pour avoir lui-même été d’une certaine façon impliqué dans ces trafics. Donc de très gros soupçons pesaient sur Nino Vieira et sur son chef d’état-major des armées, le général Tagmé Na Waie, assassiné dans un attentat à l’explosif. Quelques heures après, les partisans du chef d’état-major des armées ont assassiné le président de la République. Donc, beaucoup de bruits courent dans le sens d’un règlement de compte entre deux clans qui se disputaient les bienfaits des cartels sud-américains.

En 2013, l’amiral Bubo Na Tchuto est pris la main dans le sac par l’Administration pour le contrôle des drogues (DEA, Drug Enforcement Administration). Pourtant, il est libéré trois ans plus tard par la justice américaine. Du coup, vous vous interrogez…

Oui. On se pose véritablement la question de savoir la raison de cette clémence. Beaucoup de monde, dont je suis, pensent qu’il a coopéré avec les services de la DEA et qu’il leur a donné énormément d’informations. Ce qui expliquerait qu’il ait négocié une sorte de libération anticipée pour revenir dans son pays.

En préface de votre livre, Pierre Lapaque, qui est à l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour l'Afrique de l'Ouest, écrit que « la corruption généralisée des élites est régulièrement la règle ». Quels sont à vos yeux les pays les plus corrompus au niveau de leurs élites, et on pense notamment à l’administration des douanes…

(Rires) Là, j’aurais du mal à dire cela, parce qu’en fait, je travaille régulièrement pour divers organismes internationaux avec un douanier sénégalais, qui est quelqu’un d’une grande probité. Je ne vais pas faire une sorte de classement des pays les plus corrompus, je n’y crois pas. Dans tous les pays, il y a des fonctionnaires qu’on achète et d’autres qu’on n’achète pas. Et pendant très longtemps, on a montré du doigt la Guinée-Bissau. Les Américains l’ont qualifiée de « advanced narcostate », c’est-à-dire de « narco-État avancé » en oubliant probablement qu’il avait un voisin juste à côté [La Guinée Conakry] qui, à l’époque de son président, Lansana Conté, était largement aussi corrompu.

La Guinée-Bissau n’est pas complètement sortie d’affaires. Mais je pense que les choses vont beaucoup mieux. Il y a eu une saisie récente de 800 kg de cocaïne, qui laisse quand même supposer que les policiers sont en capacité de faire leur travail. Mais je ne dis pas qu’on soit sorti de la difficulté. On constate qu’il y a quand même une légère amélioration. En Guinée-Bissau, ça va un peu mieux. Il y a des pays qui ont décidé d’entreprendre une lutte et qui comprennent qu’en fait, le problème du crime organisé, c’est que cela draine une partie du PIB et que cela appauvrit le peuple.

Dans votre ouvrage collectif, le chercheur Jean-Pierre Bat écrit que « La Gambie en Afrique de l’Ouest et la Guinée équatoriale en Afrique centrale sont utilisées par les trafiquants comme des États contrebandiers »…

Oui, c’était le cas avec Yahya [Jammeh], le précédent président en Gambie, où des bruits couraient depuis très longtemps sur du trafic de cocaïne au départ de ce pays. Il y avait même des bruits qui circulaient selon lesquels le propre avion présidentiel, non immatriculé, aurait servi à transporter des cargaisons de trafic d’armes et de trafic de drogue.

L’avion du président Yahya Jammeh…

Oui. On avait les services de sécurité sénégalais qui avaient documenté plusieurs sources humaines qui attestaient de cela dans ce pays.

A la frontière Rwanda-Congo Kinshasa, vous révélez une alliance improbable entre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) hutus et les milices tutsies pour l’exploitation et la vente du cannabis…

Oui. Ce n’est pas moi qui la révèle. C’est documenté par un organisme de l’ONUDC, via des faits avérés qui montrent qu’il y avait des milices hutues et des milices tutsies, et même une coopération des Forces armées de la République démocratique du Congo dans ces trafics. Donc, en gros, on part d’un combat politique financé par différents trafics, dont le trafic de cannabis. Et après, la rente est tellement importante et considérable que ce qui était à l’origine le moyen devient finalement le but.

Dans le trafic international de la drogue, l’Afrique a eu longtemps un handicap. Elle n’était pas productrice de cocaïne ou d’héroïne. Mais aujourd’hui, vous écrivez que tout est en train de changer avec une nouvelle drogue de synthèse…

Alors, elle s’appelle la méthamphétamine, qui a été synthétisée par un chercheur, un chimiste japonais [en 1921]. La méthamphétamine, c’est trois fois la puissance de la cocaïne dans l’effet du principe actif, et sur la durée, c’est dix fois à douze fois la durée de l’effet de la cocaïne. On a vu les effets dans les pays d’Asie du Sud-Est. Il y a eu des effets terribles aux Philippines, en Thaïlande, en Birmanie.

Où est fabriquée cette drogue de synthèse, au Nigeria ?

Pour l’instant, on a trois démantèlements de laboratoires au Nigeria. Il y a très probablement eu un laboratoire qui a explosé en Guinée Conakry et il y a de très fortes suspicions d’existence de ce type de laboratoire dans divers États d’Afrique de l’Ouest. On parle du Ghana, de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Burkina Faso, pays dans lesquels il y aurait des laboratoires implantés.

Et alors cette drogue de synthèse, vous nous apprenez qu’elle est non seulement exportée vers l’Asie, mais qu’elle est maintenant écoulée dans toute l’Afrique de l’Ouest sous forme de gélules qui paraissent inoffensives sur les « marchés par terre »…

Oui. Comme c’est un produit qui coûte très peu à produire, l’Afrique elle-même devient un terrain de jeu pour ces trafiquants. Ces drogues-là risquent d’entraîner une très forte déstabilisation et un délitement du tissu social dans un certain nombre de pays, comme cela a été le cas en Asie du Sud-Est.

Et vous-même, avez-vous pu acheter cette drogue sur des « pharmacies par terre » ?

En fait, les gens qui les vendent appellent cela des « défatigants » et d’ailleurs, je suis à peu près persuadé qu’ils ignorent qu’ils vendent un produit stupéfiant. Ce produit-là, j’en ai identifié trois types. Il y a ce qu’ils appellent le « rouge » ou le « rouget ». Il y a ce qu’ils appellent « le bleu bleu » et il y a aussi une version sous forme de gélules jaunes qui est vendue avec une pilule de diclofénac, qui est un anti-inflammatoire non stéroïdien. Donc, ces produits-là, on les retrouve partout. Et les tests chimiques que nous avons réalisés ont réagi positivement à la méthamphétamine. Il s’avère que c’est effectivement de la méthamphétamine.

Des produits achetés sur des « pharmacies par terre » ?

Oui, voilà. Vers la gare de Sogoniko à Bamako. Vous en trouvez partout. Dans presque toutes les capitales de l’Afrique de l’Ouest, vous allez en trouver partout. Ce qui est étonnant, c’est les mêmes produits qu’on retrouve sous la même forme, partout dans l’Afrique de l’Ouest. Ce qui laisse supposer qu’on a plus ou moins la même équipe ou une forme de franchise sur le produit qui est vendu un peu partout en Afrique de l’Ouest.

En provenance du Nigeria ?

Effectivement, l’essentiel des laboratoires est au Nigeria. Mais je suis à peu près persuadé qu’il y en a un peu partout en Afrique de l’Ouest.

L’Afrique de l’Ouest qui devient non seulement une terre de passage, mais une terre de consommation…

C’est justement ce qui m’inquiète. De toute façon, aucune drogue ne transite par une zone sans faire de dégâts. L’Afrique de l’Ouest, l’Afrique australe, l’Afrique du Centre et l’Afrique de l’Est sont devenues de véritables cibles pour les narcotrafiquants.

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