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Tunisie: «On retourne aux pratiques de la dictature», dit l'outsider Nabil Karoui

Par Christophe Boisbouvier

En Tunisie, Nabil Karoui semble faire peur au pouvoir. Le 18 juin, les députés ont voté un amendement électoral qui pourrait l'empêcher de se présenter à la présidentielle de novembre 2019. Mais le fondateur de la télévision Nessma TV riposte.

RFI : Le nouveau code électoral interdit aux personnes qui ont dirigé des associations caritatives d’être candidates à la prochaine élection présidentielle. Vous sentez-vous visé ?

Nabil Karoui : Ce n’est pas un amendement définitif. Nous allons aller jusqu’au bout de tous les recours. Cependant, ce n’est pas un amendement électoral fait pour protéger les élections ou la démocratie comme on le dit, mais c’est un costume taillé en fin de compte pour ma personne.

Pensez-vous pouvoir faire annuler cette mesure ?

Ce n’est pas moi qui dois annuler cette mesure. Cette loi est anticonstitutionnelle. C’est le principe même du droit qui est bafoué.

Comptez-vous sur la mobilisation des Tunisiens ?

Je ne suis pas devin. Mais je sens déjà une grosse colère. Hier, j’étais à Béja. Les gens ne sont pas dupes. On a eu une révolution. Le bilan de la révolution, c’est de nouvelles instances, la démocratie, la liberté d’expression. C’est ça, les acquis. D’un autre côté, on a un bilan désastreux : échec économique, hausse des prix, sous-emploi, abandon du territoire. Et si aujourd’hui, on va retourner aux pratiques de la dictature, le peuple tunisien s’aperçoit en fait que ce n’était qu’une supercherie. En fait, la révolution a servi à un clan au pouvoir, et il ne veut pas partir. Tout est bon pour empêcher les autres de concourir. Et surtout de la part d’Ennahda, parce qu’en fait le parti Tahya Tounes n’a ni passé ni avenir. Par contre, le parti Ennahda, qui se targuait d’être le bon élève de la démocratie aujourd’hui, est en train de faire exactement comme Zine el-Abidine Ben Ali a fait pour eux, c’est-à-dire sortir des lois pour empêcher les gens de s’exprimer ou de se présenter.

Voulez-vous dire que les députés du parti Ennahda ont voté pour cet amendement qui vous vise personnellement ?

Ennahda maîtrise ce pays depuis maintenant 2012, quelle que soit la composition avec leur gros bloc. C’est toujours eux qui font la pluie et le beau temps. Rached Ghannouchi va se présenter aux élections présidentielles. J’avais une avance de 30 points sur certains candidats et vous comprenez pourquoi éliminer les candidats qui sont les premiers dans les sondages est beaucoup plus pratique que de venir défendre un bilan ou présenter un programme.

Vous avez créé une association caritative qui vient en aide aux plus démunis, Khalil Tounes. Que répondez-vous à ceux qui disent qu’en vous présentant à la présidentielle, en vous appuyant sur une telle association, vous faussez la concurrence avec les dirigeants des partis politiques ?

Je n’ai enfreint aucune loi ni aucune disposition de la Constitution. Aider les gens, s’occuper des démunis devient un crime dans ce pays. Essayer de pallier les déficiences de l’État devient un handicap. Si l’État avait fait son boulot, si le clan au pouvoir avait fait son travail, l’association n’aurait pas eu ce succès.

À la tête de Nessma TV, vous êtes d’abord un homme de télévision. Qu’est-ce qui vous a convaincu de passer à l’aide des plus démunis et aujourd’hui à la politique ?

Il y a trois ans mon fils est décédé brutalement dans un accident de la route. Et depuis j’ai démissionné de Nessma TV. Je n’ai plus fréquenté les politiques pour essayer de me consacrer, j’ai voulu, et c’était une espèce de thérapie en fin de compte, je voulais aider les gens. Puis au fur et à mesure, les gens ont compris le gouffre qu’il y a entre les politiciens et le peuple, la vraie vie enfin.

Vous êtes populaire auprès des milliers de gens à qui vous fournissez des repas gratuits ou qui peuvent se soigner dans vos hôpitaux provisoires. Mais la Tunisie compte 12 millions d'habitants.

Je ne suis pas populaire auprès que des gens que j’aide, mais je suis surtout très populaire auprès des gens qui m’ont fait confiance et qui m’ont envoyé leur argent et leur aide. Khalil Tounes est une plateforme de solidarité. D’ailleurs, Khalil Tounes est le plus grand élan de solidarité qui n’a jamais été fait dans l’Afrique du Nord. Les gens qui ont participé, puisqu’on a commencé avec 4, 5 personnes pour nous aider jusqu’à arriver à avoir plus d’un demi-million de personnes qui ont participé pour qu’on sorte les démunis de leur dénuement.

Homme de communication, vous avez de nombreuses entreprises. Certaines ont eu maille à partir avec la justice. On parle « évasion fiscale » et « blanchiment d’argent ».

Cela, c’est la campagne de dénigrement dont le pouvoir en place est spécialiste, c’est-à-dire quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. L’évasion fiscale et le blanchiment d’argent amènent en prison en Tunisie. Je vous pose vraiment la question : si j’étais un évadé fiscal ou un blanchisseur d’argent, pourquoi le pouvoir en place a dû faire toutes ces contorsions pour inventer une loi à quelques semaines des élections ? Cela aurait été beaucoup plus facile de m’arrêter pour évasion fiscale et aurait résolu les problèmes à tout le monde, je pense.

Vous êtes un homme de télévision. Beaucoup vous comparent à l’Italien Silvio Berlusconi, qui est l’un des actionnaires d’ailleurs de Nessma Télévision. Est-ce vraiment un modèle pour vous ?

Ce sont les raccourcis que les journalistes aiment bien faire. Mon modèle n’est pas Silvio Berlusconi ni Trump. D'accord, j’ai eu une vie avant qui était une vie à la télévision. Et aujourd’hui, j’ai une nouvelle vie. Comment peut-on reprocher à monsieur Macron d’avoir été banquier avant ?

Si vous avez un modèle en politique, qui est-il ?

La situation de la Tunisie aujourd’hui, toute proportion gardée, est la situation du Brésil avant que Lula prenne le pouvoir, c’est-à-dire un pays extrêmement endetté où la pauvreté est devenue endémique. Pour pouvoir combattre la pauvreté, je suis très lucide, j’ai été chef d’entreprise, je sais lire les bilans ou lois de finances. Je sais qu’il faut libérer l’économie et libérer les contraintes. C’est une économie de rentes ici où peu de gens profitent beaucoup et les autres sont mis à l’écart. Nous allons essayer de régler tout cela. Nous avons un programme avec des spécialistes. Nous travaillons depuis quatre mois pour pouvoir régler les choses.

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