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Un Panafricanisme des compétences

Par Jean-Baptiste Placca

Une réponse cinglante, en deux phrases, lui a suffi pour situer et distinguer son pays, la Côte d'Ivoire, à qui l'on reprochait alors un endettement trop lourd.

Magali Lagrange : Au tout début du mois, la Côte d’Ivoire a perdu, dites-vous, l'un de ses plus grands serviteurs. Pourquoi tenez-vous à évoquer tout spécialement la mémoire de Maurice Séry Gnoléba aujourd’hui ? En quoi sa vie était-elle si intéressante pour le continent ?

Nous avons déjà eu l’occasion, ces dernières années, d'évoquer un des hauts faits du ministre d’Etat Maurice Séry Gnoléba, sans nécessairement le nommer. Cet homme, disparu début mai, à l’âge de 84 ans, a notamment été ministre du Commerce, de l’Industrie et du Plan, sous Félix Houphouët-Boigny. Il était en charge des négociations sur la dette ivoirienne, durant les périodes les plus critiques, dans les années 1980. C’est lui qui, aux assemblées du Fonds monétaire international à Washington, a eu cette réponse cinglante, de la veine des phrases que l’histoire retient nécessairement : « Nous [la Côte d'Ivoire] sommes très endettés, en effet. Mais venez chez nous, et vous verrez que nous ne nous sommes pas endettés pour faire la fête ! »

Séry Gnoléba était alors excédé par les incessantes réflexions désobligeantes sur l’endettement de son pays. Et, de fait, il n’avait pas tort. Enfin, pas totalement. Vous le savez sans doute : lorsque l’on entend le montant de la dette extérieure de certains pays, on peut, légitimement, se demander où a bien pu passer autant d’argent, au regard de l’état dans lequel se trouve le pays. Ce que voulait signifier Séry Gnoléba est que les infrastructures, dans la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny, témoignaient de ce que l’endettement avait servi à équiper le pays : de très bonnes routes, si on la compare à d’autres, dans la sous-région. Des hôpitaux, aussi, ainsi que des centres de santé, des universités, des grandes écoles, quelques industries et de nombreuses autres réalisations, plutôt convaincantes, même s’il est évident qu’il y a aussi eu des abus, des détournements, et quelques très mauvais choix. Ils ont, certes, aussi un peu fait la fête, mais en étant raisonnables…

Mais en quoi cette réponse de Maurice Séry Gnoléba au FMI était-elle pertinente ?

Elle était pertinente, parce qu’elle rejoint les préoccupations des populations, exactement ce que disait, ici même, hier, au micro de Laurent Correau, une syndicaliste tchadienne. Les citoyens veulent constater que leurs dirigeants se soucient de leurs besoins vitaux, en investissant les ressources de la nation dans des infrastructures utiles. C’est cela, la bonne gouvernance dont parlait la syndicaliste tchadienne.

Mais savez-vous pourquoi certains gouvernements s’appliquent rigoureusement à satisfaire les besoins de leurs peuples, tandis que d’autres ne le font pas ? Cela tient à l’amour de la patrie, et ce n’est pas un vain mot. Jerry John Rawlings a fait juger et exécuter des anciens chefs d’État, pour avoir détourné les deniers publics et avili le peuple ghanéen. Un dirigeant qui aime son peuple ne peut souffrir de voir les enfants barboter dans des eaux stagnantes, dans la rue. Il ne peut dormir sur ses deux oreilles, lorsque les élèves ne peuvent aller à l’école, faute d’infrastructures, que les malades ne peuvent se soigner, faute de dispensaires, et que les routes sont impraticables y compris sans la moindre pluie. Seuls les dirigeants qui n’aiment qu’eux-mêmes et leurs progénitures peuvent rester indifférents aux souffrances de leurs peuples. Félix Houphouët-Boigny aimait sa patrie, donc, son peuple. Et dans ce pays de tolérance, on n’hésitait pas à associer les étrangers, des Africains d’autres nationalités, à l'épanouissement de l’éducation, à la santé de tous.

D’où le slogan de la Côte d’Ivoire, pays de l’hospitalité…

Ce n’est pas qu’un slogan. Sous Houphouët-Boigny, la plupart des grands ministres comptaient, parmi leurs plus proches collaborateurs, des non-Ivoiriens. Séry Gnoléba était, par exemple, secondé dans son cabinet par un Dahoméen alors en exil en Côte d’Ivoire, du nom de Idelphonse Lemon. Qui deviendra ministre des Finances au Bénin, en 1990, dans le gouvernement de transition issu de la Conférence nationale.

La Côte d’Ivoire était une nation ouverte à toutes les compétences africaines, et certains sujets d’élite africains étaient véritablement les piliers de ces cabinets ministériels. Cette élite, souvent en exil, avait, de fait, un cadre idéal pour conforter ses propres connaissances et s’exercer à la gestion d’un Etat, pour être opérationnelle, le jour où le ciel, dans le pays dont elles étaient originaires, se montrerait plus clément... C’est ainsi que l’on retrouve, dans les années 1970 et 1980, l’intellectuelle malienne Aminata Dramane Traoré, comme directrice des Etudes et des Programmes au ministère de la Condition Féminine, aux côtés d’une très grande femme politique ivoirienne, Hortense Aka Anghui.

Ce n'est pas qu'une affaire de nostalgie…C’est tout simplement l’histoire des peuples africains, et d’un panafricanisme des compétences, que pratiquait Félix Houphouët-Boigny, alors que les panafricanistes lui reprochaient, justement, de n’aimer que son pays, et pas l’Afrique, ou en tout cas pas suffisamment l’Afrique.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général