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«Super Koné»: sur Houphouët-Boigny, une œuvre inachevée…

Par Jean-Baptiste Placca

Le défunt photographe laisse une banque d’images impressionnante, véritable trésor, que l’Afrique aurait tort de ne pas, enfin, valoriser. Et, sur le père de l’indépendance ivoirienne, une mine d’or !

« Super Koné » décédé le 6 mai 2019 a été accompagné à sa dernière demeure par une foule immense, ce vendredi 10 mai 2019, en région parisienne. Ce reporter-photographe indépendant d’origine malienne était une célébrité, en France, dans les milieux politiques traitant avec l’Afrique, comme dans le gotha franco-africain de Paris. Est-ce suffisant pour que sa mémoire soit autant saluée ?

Oui, largement. Car il était un véritable artiste, qui a gravé, sur pellicule et pour l’éternité, des dizaines de millions d’images, dont quelques-unes des plus mémorables de l’histoire de l’Afrique indépendante. Paris, vous le savez, est, de fait, la première capitale de l’Afrique francophone. Et tous les hommes d’État africains qui ont un jour gravi le perron de l’Élysée ont aussi pénétré dans l’objectif de l’appareil photo de cet homme.

À l’État civil, il était Mamadou Koné. Mais le Tout-Paris le connaissait comme « Super Koné ». Un nom de scène, pour une star qui ne se prenait nullement au sérieux, mais exerçait son métier avec une rigueur qui devrait inspirer les jeunes générations.

À Paris, « Super Koné » était de tous les grands événements touchant à l’Afrique. Il pouvait, sans aucune note, dérouler l’agenda trimestriel des visites de chefs d’État africains ou de toutes les grandes manifestations à laquelle étaient supposés participer, en France, les Africains qui comptent.

Mais que faisait-il donc de sa production ?

Des albums, pour les principaux concernés, quelques publications, dans les magazines de la place parisienne, des copies pour tous ceux qu’il pouvait reconnaître (et retrouver), et un fonds documentaire colossal, toujours en quête d’un usage plus pertinent.

Ces quinze dernières années, il avait tenté, en vain, de faire éditer un ouvrage exclusivement consacré à Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire. Il avait de quoi remplir plusieurs centaines de pages rien qu’avec « Le Vieux », des images qui sont autant de documents historiques, qui devaient relater plus de trois décennies de l’action du père de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, donc d’un pan de l’histoire de l’Afrique, de l’histoire de l’Afrique et de la France et, aussi, de l’histoire de la « Françafrique ».

La « Françafrique », dites-vous ?

Oui ! Et « Super Koné » ne s’en cachait pas. Il était un protégé de Jacques Foccart. En d’autres temps, une telle filiation réclamée et autant assumée lui aurait sans doute valu une excommunication, voire une pendaison symbolique sur la place publique. Mais, lorsque l’on fait le compte de tous les pourfendeurs du néocolonialisme qui, une fois parvenus au pouvoir, se sont empressés d’aller offrir leurs lèvres pour un baiser de l’allégeance à ce qui reste de la « Françafrique », on se dit que les révolutionnaires et autres héros intransigeants d’hier n’ont plus aucune leçon à donner. Comme si, pour survivre à la tête de leur pays, tous ces panafricanistes naguère sans concession se trouvaient contraints d’abdiquer. Alors, oui, « Super Koné » était un protégé de Jacques Foccart ! Et l’on attend de voir qui lui jettera la première pierre.

« Super Koné » était introduit, et plutôt bien. Lorsque, comme journalistes, l’on arrivait péniblement dans certaines enceintes, c’était presque toujours pour constater que « Super Koné » y était déjà, et en train de deviser, sinon de plaisanter avec quelques personnalités parmi les plus importantes. À gauche, à droite, et entre les deux… Parce que, derrière sa bonhomie contrôlée, cet homme était réellement important.

Qu’en est-il advenu de l’ouvrage sur Félix Houphouët-Boigny ?

Cet excellent projet a connu un timide début d’existence numérique, mais sans plus. Et c’est ici que certains, à qui « Super Koné » pouvait, à l’occasion, se confier, ont réalisé à quel point le discours « houphouétiste », soi-disant, en Côte d’Ivoire, peut être une imposture, une supercherie intégrale ! Si le « Vieux » avait été en vie et au meilleur de sa forme, ceux qui s’arrachent aujourd’hui son héritage politique auraient donné toute leur fortune, en faisant en sorte que « Nana Houphouët-Boigny » le sache, puisqu’ils auraient été certains de recevoir en retour davantage encore. Mais, pour qu’il ne soit pas dit qu’ils ont dédaigné une œuvre à la gloire du « Vieux », chacun s’est contenté de jeter une pièce, une obole, pour aider un peu, mais l’ensemble des contributions était loin, très loin de suffire pour parachever une telle œuvre. Houphouët-Boigny, mort, ne présente plus aucun intérêt aux yeux de tous ces héritiers autoproclamés, qui estiment sans doute avoir mieux à faire de leur fortune. L’houphouétisme, pour compenser un peu leur déficit d’image auprès d’une population qui vénère encore « Le Vieux », oui. Mais point trop n’en faut. Voilà ce qu’ils devaient murmurer, une fois que « Super Koné » avait le dos tourné. Maintenant qu’il est parti, ils auront la paix.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général