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Une place pour l'éternité…

Par Jean-Baptiste Placca

Dans ce métier, où l'on donne de moins en moins une première chance aux jeunes journalistes, ceux-ci doivent, hélas !, parfois prendre des risques, pour s'affirmer aux yeux de potentiels employeurs, en espérant se faire recruter.

À Paris, une place porte, depuis hier, les noms de Ghislaine Dupont, Claude Verlon et Camille Lepage. Et quelle meilleure date que le 3 mai, Journée mondiale pour la liberté de la presse, pour perpétuer la mémoire des deux reporters de RFI, assassinés en 2013 au Mali, et de la photojournaliste, tuée en 2014 en Centrafrique ! « Morts pour l’Information », peut-on lire sur la plaque. Un bel hommage, n’est-ce pas ?

Incontestablement ! D’autant plus que cette place, au cœur de la capitale, est plutôt coquette, et située à quelques pas d’un lieu emblématique, où ont été formés, pendant soixante-dix ans, des milliers de journalistes, y compris africains, dont quelques centaines parmi les meilleurs. Depuis trois ans, le CFJ (Centre de Formation des Journalistes) a déménagé, ailleurs dans Paris, mais à cette jonction de la rue du Louvre, avec la rue Montmartre et la rue d’Aboukir, l’on n’est pas qu’au cœur de Paris. C’est aussi au cœur d’un des quartiers où ont été écrites quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de la presse, en France.

Avec tout cela, nous devrions être heureux, pensez-vous ! Mais il est difficile de sauter de joie, lorsque l’on sait que les assassins de nos deux confrères et amis courent toujours. Comme s’ils n’avaient aucun mal à se jouer de la justice !

Et lorsque l’on parle de justice, cela ne signifie pas que l’on veuille que ces assassins meurent de leur belle mort, ou lors d’opérations antiterroristes, dans le désert malien.

Vous vous en souvenez sans doute. À la cérémonie d’hommage à Ghislaine et Claude, Marie-Christine Saragosse, la Présidente de France Média Monde avait déclaré que chacun se souviendra à jamais de ce qu’il était en train de faire, quand est tombée la nouvelle de l’assassinat de nos deux confrères. Avec le temps, l’on réalise à quel point ce détail est important dans le souvenir que garde chacun de ce tragique événement.

Que faisiez-vous donc, ce jour-là ?

J’émergeais laborieusement d’une sieste bien méritée. Instinctivement, j’ai allumé la radio, et suis tombé sur un bout des titres sur France Info : « deux journalistes français, otages, tués ». D’ordinaire, de telles informations vous semblent si lointaines que l’on ne s’en émeut pas, d’emblée. Mais là, j’ai eu une petite frayeur, en pensant à Didier François, détenu depuis plusieurs mois en Syrie… Nous étions ensemble, en octobre 1987, au Burkina, après l’assassinat de Sankara, lui pour Le Matin de Paris, moi pour Jeune Afrique. Deux ans plus tard, j’ai logé chez lui à Johannesburg, où il était devenu le correspondant de Libération. En théorie, je ne devais pas habiter un quartier de Blancs. Mais il m’a fait « Blanc d’honneur », titre avec lequel le régime de l’Apartheid se mentait pour violer ses propres règles racistes, avec ses hôtes asiatiques, noirs américains ou dignitaires africains.

Vous avez donc eu peur pour Didier François…

Juste une petite minute. Le temps que FranceInfo se mette à développer ses titres. Et, en entendant les noms de Ghislaine et Claude, j’ai hurlé à faire trembler tout l’immeuble. J’ai alors appelé, sur son portable, un responsable du Service Afrique, en le suppliant de me dire que ce n’était pas vrai. C’était, hélas, vrai. Le temps de me préparer rapidement, et je suis arrivé à la radio, où il y avait déjà beaucoup de monde.

C’était poignant ! Mais, malgré la douleur, toutes les rédactions étaient au travail, et tenaient l’antenne, avec dignité. Nul ne pouvait alors s’imaginer que, près de six ans plus tard, l’on en serait encore à attendre que la justice mette au moins la main sur les assassins. Alors, oui, ce bel hommage a un peu embué nos yeux. Mais personne ne va se satisfaire de cela.

À Ghislaine et Claude, deux professionnels chevronnés, se joint, pour l’éternité dans la capitale française, Camille Lepage, une jeune photojournaliste, assassinée, dans la fleur de l’âge. N’est-ce pas un beau symbole ?

C’en est un. Mais c’est aussi doublement triste. Parce que le théâtre sur lequel elle avait choisi de travailler est un de ces conflits que je qualifierais d’orphelins, qui n’intéressent personne, et où les exactions décuplent de férocité, quand un objectif n'est pas là pour porter témoignage. Nous avons compris, en écoutant sa mère rappeler son souvenir, que Camille Lepage aimait passionnément son métier. Il n’empêche. Qu’une jeune fille de 26 ans, pour prouver son talent, soit obligée de s’installer en freelance au cœur d'un conflit aussi violent, est aussi la triste illustration de ce qu’est devenu ce métier. Où l’on donne de moins en moins une première chance aux jeunes journalistes. Il leur faut, parfois, sinon souvent, aller risquer leur vie, sans protection, sans couverture (ou alors si peu), en espérant être un jour recruté. C’est l’époque qui veut cela. Mais lorsque cela se termine de manière aussi tragique, les rédactions qui consommaient son travail devraient se sentir mal, très mal.