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Notre-Dame de Paris veille sur le lac Kivu

Par Jean-Baptiste Placca

On est toujours malheureux, à vouloir comparer sa détresse à celle des autres. Et rappeler à la générosité mondiale qu’elle ne peut vous ignorer, sous prétexte que vous avez vu combien elle a versé de larmes pour Paris, manque de décence. Et d’élégance.

Une embarcation a coulé sur le lac Kivu : treize morts, plus de cent disparus. Sur RFI, cette semaine, un militant d’une organisation de la société civile congolaise a marqué sa déception devant le peu de compassion internationale suscitée par ce drame, et il a fait allusion à la solidarité mondiale, après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Faut-il déplorer l’indifférence du monde lorsque c’est l’Afrique qui est touchée ?

Il est triste, bien évidemment, de devoir déplorer autant de pertes en vies humaines, après le naufrage d’un navire qui fait partie de la vie des populations. Triste que les habitants des rives de ce magnifique lac perdent un peu plus confiance dans les moyens de locomotion dont la plupart dépendent pour leur subsistance. Mais, il est encore plus triste, triste et affligeant, de vouloir donner mauvaise conscience à ceux qui ont manifesté leur affliction puis leur générosité, après l’incendie survenu à la Cathédrale Notre-Dame de Paris.

On est toujours malheureux, à vouloir comparer sa détresse à celle des autres. Les Congolais ont le devoir, impérieux, de pleurer leurs morts. L’Afrique, dans une certaine mesure, a une obligation morale de manifester sa compassion pour le peuple congolais, mais cette compassion peut aller en s’amoindrissant, au fur et à mesure que l’on s’éloignera des frontières de la RDC. C’est la théorie du « mort kilométrique », que l’on enseignait autrefois dans les écoles de journalisme.

Expliquez donc, ce que l’on entend par « mort kilométrique »…

C’est une image, pour déterminer l’intérêt que les médias peuvent porter à un événement, en fonction de la proximité du lieu où il survient. Et le « mort kilométrique » s’apprécie par rapport à l’aire géographique que couvre le média pour lequel travaille le journaliste qui écrit ou s’exprime. Ainsi, si une personne décède dans la maison voisine de votre domicile, vous vous sentirez forcément plus concerné que si cinq personnes venaient à mourir dans une maison située à l’autre bout de la ville. Cela ne signifie pas que la vie de votre voisin valait mieux que celles des cinq personnes du bout de la ville.

Notre-Dame de Paris, on l’a dit et répété, est visitée – était visitée –, chaque année par près de 15 millions de personnes. C’est plus que la population de nombreux pays africains. Que le monde entier s’émeuve pour la cathédrale n’est donc pas surprenant. La notion du « mort kilométrique » se modère donc par celle de la proximité avec le (ou les) disparu. En même temps, en fonction de la taille de votre ville, quinze morts à l’autre bout de la ville peuvent éclipser votre voisin disparu. C’est un jeu d’équilibre…

Revenons, si vous le voulez bien, au Congo, sur le lac Kivu.

Oui. Revenons-y ! Pour dire ceci : nous ne pouvons juste pas sommer les autres de pleurer avec nous, ni de pleurer à notre place nos propres morts que nous pleurons parfois à peine. De nombreux Congolais se sont réjouis de ce que leur nouveau président était allé sur place réconforter les familles. Nous l’avions presque oublié : le prédécesseur de Félix Tshisekedi ne daignait même pas aller vers les victimes, ou si rarement. Et même s’il n’y avait pas ce détail embarrassant, vouloir forcer la compassion pour les nôtres est un sentiment quelque peu malsain, qui avoisine l’envie. Un drame vous frappe, faites-y face, et laissez les autres décider de la façon dont, éventuellement, ils pourraient s’associer à votre malheur. Mais leur rappeler qu’ils ne peuvent vous ignorer, sous prétexte que vous avez vu combien ils ont versé de larmes pour Paris, manque de décence. Et d’élégance.

Dernier détail : combien de fois par an l’opinion internationale devrait-elle accourir au chevet de la RDC, s’il lui fallait répondre à cette injonction de compassion, chaque fois qu’un train déraille dans ce pays, qu’un navire coule, corps et bien, dans un de ses majestueux cours d’eau, ou que des rebelles ou des forces de l’ordre entrent dans un hôpital pour tuer des Congolais par dizaines ? Le non-respect de la vie des citoyens s’est tellement banalisé, ces dernières années, dans ce Congo-là, que toutes les bonnes volontés du monde ne suffiraient pas à faire face à tous les drames « fabriqués de la main de l’homme » qui s’y produisent. Notre Dame ne brûle même pas tous les cent ans.

On a donc raison de se mobiliser pour Notre-Dame ?

Personne ne pense que l’on ne doit pas se mobiliser pour les morts du Kivu. Seulement, comparer la compassion est un peu déplacé. D’autant qu’il est des Africains qui se sentiront davantage concernés par l’incendie de Notre-Dame que par les morts du Kivu, et c’est leur droit. Cette cathédrale rappelle à chacun l’insignifiante vanité de ce que nous sommes : c’est-à-dire peu de choses. Autant dire que, comme beaucoup, voir s’écrouler, en direct, « La vieille flèche Qui lèche Le plafond gris de Paris » nous a fendu le cœur.

Mais, comme dit la chansonnière, si la rose meurt, il y aura une autre rose. La cathédrale repoussera. Et, comme l’a écrit Barack Obama, « il est dans notre nature de prendre le deuil lorsque l’Histoire disparaît, mais il est aussi dans notre nature de rebâtir, aussi solide que nous pouvons, pour le futur ».

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général