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La Guinée, au temps de la suspicion…

Par Jean-Baptiste Placca

Souvent, lorsque survient le chaos et ses conséquences tragiques, plus personne ne se souvient de la minute exacte où le destin de tout un peuple a basculé. En Guinée, le leader de l'opposition accuse le chef de l'Etat de ne travailler ni avec la Constitution ni avec les lois du pays, mais avec son agenda caché. Soupçons et suspicions. Et c'est ainsi que commence, souvent, la spirale.

Au cours de cette semaine politique chargée, le pouvoir guinéen et son opposition, par RFI interposée, se sont affrontés à distance. Pourquoi donc ce duel édifiant vous semble-t-il traduire les mêmes réalités que celles qui nous ramènent à l’ancien président ivoirien et aux péripéties qui l’ont mené du pouvoir à la Cour pénale internationale, pour finir par cette libération sous conditions, dont certains Ivoiriens se félicitent, tandis que d’autres s’en offusquent ?

De l’affrontement pouvoir-opposition en Guinée, aux sentiments mitigés que suscite la sortie effective de prison des deux leaders ivoiriens, nous sommes exactement dans le même registre, qui est le rapport qu’ont nombre de dirigeants africains au pouvoir politique. Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont libres, mais, la Côte d’Ivoire est loin d’être réconciliée avec elle-même. Lorsque survient le chaos et toutes les conséquences extrêmes et souvent tragiques qu'il engendre, plus personne ne se souvient de la minute précise à laquelle le destin d’un peuple a basculé.

Gbagbo a perdu la guerre, et l’a payé de ces sept longues années d’incarcération. Sa sortie de prison, aujourd’hui, coïncide avec la sortie, sur RFI, de Cellou Dalein Diallo, le leader de l’opposition guinéenne, qui accuse Alpha Condé, le chef de l’Etat, de vouloir contourner les dispositions constitutionnelles actuelles pour s’incruster, et lui fait comprendre que cela ne passera pas. Le porte-parole du président, à coups d’imparfait du subjonctif, lui rétorque, toujours sur RFI, que son patron est un démocrate, tellement respectueux de la volonté du peuple, qu’il s’y plierait, surtout si celui-ci venait à décider de lui demander de briguer un troisième mandat. Lorsqu’on lui objecte que la Constitution actuelle ne le permet pas, il répond qu’il n’est pas question de rester « dans l’observation statique des institutions ». En clair, le peuple débat déjà et peut, à tout moment, décider de balayer la Constitution actuelle, pour s’en offrir une nouvelle, qui permettrait au professeur-président de se maintenir au pouvoir, sans s’entendre accuser de dérives autocratiques. « Le peuple, dit le porte-parole présidentiel, est le souverain premier ».

Faut-il, pour autant, craindre que la question d’un éventuel troisième mandat du président Alpha Condé fasse basculer la Guinée dans une ère d’incertitudes ?

C’est là, justement, que réside le rapport, ténu, en apparence, entre la Guinée et les phases diverses par lesquelles est passée la Côte d’Ivoire, sur le chemin du pire, jusqu’au tragique feu d’artifices de 2010-2011. Ceux que Laurent Gbagbo avait en face de lui, étaient d'autant plus déterminés à lui faire la guerre qu'ils estimaient qu’il était resté déjà assez longtemps au pouvoir. Un seul mandat, sur dix ans. Et peu importe si c’est la rébellion, déclenchée en 2002, qui a rendu impossible la remise en jeu de son premier mandat, en 2005.

Lorsque l’on entend, encore aujourd’hui, certaines victimes ou parents de victimes, l’on ne peut imaginer que les quelque 3 000 morts pouvaient se recenser dans tous les camps. C’est d’ailleurs pour s’être installée dans cette trop grande facilité intellectuelle que Madame Fatou Bensouda a échoué à démontrer la culpabilité des deux hommes qu’elle semble s’être fait livrer, avant de commencer à songer à réunir des preuves indéniables des crimes que son bureau de procureure leur imputait.

Il n'empêche que, face à cette liberté sous condition, les victimes semblent terriblement déçues.

Et l'on en oublierait, presque, les pro-Gbagbo, qui n’en finissent pas de demander de quelles victimes l'on parle. Mais qu’adviendrait-il de cette « liberté sous condition », s’il fallait, au bureau de la Procureure, sept autres longues années pour construire un dossier susceptible de confondre à nouveau les deux accusés ? Parce que, un jour ou l’autre, il faudra bien les laisser rentrer au bercail. Et si l’on n'a pas su rassembler, dans les décombres d’une guerre qui a coûté la vie à quelque 3 000 Ivoiriens, de quoi accabler les présumés responsables, c’est que l’on n’est pas à la hauteur. Ou alors, que l’on n’a pas cherché partout où l’on aurait dû chercher.

Pour le reste, une paix durable ne sera possible, dans ce pays, que lorsque la moitié du peuple ivoirien cessera de vivre avec un sentiment d’injustice, fondé sur le fait que Laurent Gbagbo a été injustement spolié, en 2010, tandis que l’autre moitié de la Côte d’Ivoire se vautrerait dans la certitude que le pouvoir actuel ne souffre l’ombre d’aucune carence de légitimité.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général