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Un grand moment pour la RDC et pour l'Afrique

Par Jean-Baptiste Placca

Alors même que la planète, admirative, l’encensait, un porte-parole du parti au pouvoir, dans son pays, estimait devoir inviter le Dr Denis Mukwege à une soi-disant modestie. Et pourtant, ce médecin courageux ne devrait être, pour le peuple de RDC, qu’une source de fierté. En espérant que le respect qu’il inspire au monde rejaillira sur son pays, sur son peuple.

Magali Lagrange : « C’est au nom du peuple congolais que j’accepte le Prix Nobel de la Paix 2018 ». Il était à la fois poignant et puissant, le discours du Docteur Denis Mukwege, ce lundi 10 décembre. Et il a fait couler quelques larmes, sur bien des joues, dans la très sélecte assistance de la cérémonie de remise du Prix Nobel de la Paix, à l’Hôtel de Ville d’Oslo. Peut-on affirmer que ce fût un grand moment pour la RDC, même s’il y a eu quelques grincements de dents ?

Pour la RDC, l’histoire s’écrit, en effet, puisque ce pays est, désormais, membre du cercle très fermé des pays africains pouvant revendiquer un Nobel parmi leurs citoyens. Pour l’Afrique, qui n’a eu qu’une petite douzaine de Nobel de la Paix, en un peu plus d’un siècle, c’est aussi un grand moment d’histoire. Quant aux grincements de dents, il faut les prendre pour ce qu’ils sont : insignifiants. Le Docteur Denis Mukwege se situe désormais à un niveau qui lui interdit de répondre aux provocations et autres mesquineries de politiciens quelconques.

Le Congo avait Patrice Lumumba, pour lui faire honneur et l’élever aux yeux des Africains. Il  a, désormais Denis Mukwege, le premier Prix Nobel de la Paix dans ce si grand pays. Il devrait être une source de fierté pour tous, et non l’objet de minables leçons de modestie, de la part de gens qui passent leur vie à exiger le respect, sans jamais admettre qu’il leur suffirait simplement d’inspirer ce respect, pour l’avoir, et pleinement. Lorsque l’on a vu toute cette assistance composée de figures éminemment respectables, debout, ovationnant longuement le Dr Mukwege, l’on est bien obligé de dire : respect ! Si ce standing ovation n’en finissait pas, c’est parce que le discours était réellement puissant. Dans les jours qui ont suivi la cérémonie, l’on a vu les images des autorités irakiennes, recevant en grande pompe Nadia Murad, la co-lauréate du Dr Mukwege. Car un Prix Nobel de la Paix, dans toutes les nations, est une autorité morale, respectée, sinon adulée.

Sauf, peut-être, lorsqu’il est critique vis-à-vis du pouvoir en place, et apparaît comme un possible rival politique…

Lorsque les critiques suggèrent une façon saine de rassembler un peuple, cela s’appelle des critiques constructives. Vous avez suivi l’interview accordée cette semaine par le Dr Mukwege à RFI.  Lorsque Sonia Rolley lui demande s’il serait prêt à jouer un rôle dans le pays, il explique clairement qu’il fait déjà sa part, en s’occupant des femmes qui subissent ces atrocités. A Bamako, en septembre dernier, nous avons, avec quelques confrères, abreuvé de questions le Dr Mukwege, nous étonnant, notamment, de ce qu’il n’ait pas fait acte de candidature à la présidentielle. Il a répondu que la situation était déjà suffisamment confuse, au pays, et qu’il n’avait pas à y rajouter sa part. Ceci rejoint la réponse qu’il a faite à RFI. Cet homme ne cherche pas le pouvoir. Alors, pourquoi en faire inutilement un rival, on ne sait d’ailleurs trop pour qui ?

Il n’empêche qu’il dénonce l’absence d’un état de droit, l’impunité, etc.

Les Congolais peuvent continuer à se mentir, en se prenant pour une démocratie exemplaire. Mais, au minimum, ce pays a de très grands progrès à faire, dans tous ces domaines. Lorsque le Nobel 2018 parle de « chaos organisé », et dit que seule la lutte contre l’impunité peut briser la spirale de la violence, l’on peut soit estimer qu’il est en train de dénigrer un pays irréprochable à tout point de vue, soit considérer qu’il situe les exigences à un niveau suffisamment élevé pour que sa patrie, qu’il présente comme le pays le plus riche de la planète, cesse d’être la nation d’un des peuples les plus pauvres du monde.

Pour le reste, l’on cherche, en vain, en quoi il se trompe, lorsqu’il affirme que « son » pays est systématiquement pillé, avec la complicité, parfois, de ceux qui prétendent être ses dirigeants. Les premières larmes ont commencé à perler sur certaines joues, lorsque le Dr Mukwege s’est mis à décrire le désastre fait dans les parties génitales des femmes, jeunes filles et fillettes en très bas âge par les criminels de guerre.

En l’écoutant, on imagine l’horreur. Mais lui, depuis vingt ans, la voit, jour après jour, en vrai, dans son hôpital de Panzi. Qui oserait lui jeter la première pierre, lorsqu’il affirme que ces atrocités, qu’il atténue ou répare sur les femmes, sont aussi les conséquences d’une certaine mauvaise gouvernance ? Qui lui reprocherait de se saisir de cette formidable tribune pour rappeler que des rapports existent, qui nomment les victimes, les lieux, les dates, mais éludent curieusement les auteurs ?

Comme si les causes de ces insupportables viols de femmes, d’enfants, voire de bébés n’étaient pas politiques.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général