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Etelle Higonnet: «L'industrie doit arrêter d'accepter le cacao issu de la déforestation»

Par Gaëlle Laleix

La dernière enquête de l'ONG Mighty Earth sur la déforestation liée à la culture du cacao en Côte d'Ivoire et au Ghana paraît aujourd'hui. Elle sera présentée à la COP24 (le sommet international sur le climat) qui se tient en ce moment à Katowice, en Pologne. RFI a pu y avoir accès, en exclusivité. La Côte d'Ivoire et le Ghana sont les deux premiers producteurs de cacao au monde. Lors de la COP23, l'année dernière, leurs gouvernements et les plus grands industriels du cacao ont signé une déclaration d'intention pour lutter contre la déforestation. Mighty Earth a étudié les effets de cette décision au cours de l'année écoulée, et les conclusions sont inquiétantes. Etelle Higonnet, directrice de campagne de Mighty Earth, répond aux questions de Gaëlle Laleix.

RFI : En novembre 2017, les industriels du cacao et les gouvernements ivoiriens et ghanéens ont pris des mesures pour lutter contre la déforestation. Un an plus tard, où en sommes-nous ?

Etelle Higonet : Depuis la COP qui s’est déroulée à Bonn en novembre de l’année passée, la déforestation non seulement a continué et elle a même augmenté. Dans la zone du sud-ouest de la Côte d’Ivoire, on a perdu 13 700 hectares, et ça, c’est après les promesses.

Et en valeur globale aujourd’hui, est-ce qu’on peut quantifier le recul de la forêt en Côte d’Ivoire ?

En Côte d’Ivoire et au Ghana, ces deux pays ont perdu environ 90 % de leur forêt depuis l’indépendance, et un tiers de ça c’est pour le cacao. C’est lié à la mauvaise culture du cacao, c’est-à-dire la monoculture que l’on appelle dans le monde du cacao le plein soleil. Parce que le cacao n’est pas obligé de pousser dans les monocultures, le cacao aime la forêt à l’origine, c’est une plante qui est née dans les forêts et donc on peut très bien faire du cacao, de l’agroforesterie, où on mélange le cacao avec la forêt, c’est ça qu’il faut changer.

S’il existe des solutions et si les industriels et les gouvernements ont pris des engagements l’année dernière, comment se fait-il que rien n’avance et la déforestation continue ?

Il y a des bons élèves et des mauvais élèves. Il y a des endroits où les choses s’améliorent depuis novembre 2017. Comme la forêt nationale de Taï qui a été très bien protégée. En revanche, il y a les mauvais élèves, je pense à mont Péko, c’est un parc, mais aussi Goin-Débé et Moyen-Cavally qui sont des forêts classées, et surtout Cavally-Mont-Sinté qui est une catastrophe, c’est le pire.

Cette déforestation, c’est ce que dit en tout cas votre rapport, elle est surtout le fait de petits planteurs qui essaient d’élargir leurs parcelles de plantations. Finalement, comment est-ce qu’on contrôle tout cela, ils sont des milliers, des centaines de milliers de petits planteurs ?

Le problème n’est pas les petits planteurs, le problème c’est l’industrie. Quand l’industrie demande, les gens fournissent. Il faut que l’industrie arrête d’accepter le cacao issu de la déforestation et que l’industrie soit claire avec tous ces fournisseurs, avec les middle men, les traiteurs, les pisteurs, les coopératives et les petits producteurs.

Donc la question, c’est clairement celle de la traçabilité dans toute la filière et de la transparence, mais si on prend le cas ivoirien par exemple, aujourd’hui, il y a des coopératives avec des certifications. Les grands chocolatiers Lindt, Cémoi, passent par ces coopératives certifiées, qu’est-ce qu’elles peuvent faire de plus ?

Il y a des compagnies qui jusqu’à présent refusent d’accepter zéro déforestation pour leur cacao mondialement, entre autres, Sucres et Denrées (SUCDEN), Cadbury, détenus par la compagnie mère Mondelez, cette compagnie, là aussi, refuse jusqu’à présent d’accepter zéro déforestation mondialement. Autant il y a des compagnies comme Lindt qui disent zéro déforestation, agroforesterie pour tout notre cacao, autant il y a des compagnies qui continuent à encouragerl’hyper-pratique, parce que, tout simplement, ils refusent de mettre la main à la pâte et de faire ce que tout le monde sait ce que nous devons faire. Le cacao c’est la source numéro un de déforestation en Afrique de l’Ouest et c’est une source de déforestation très importante mondialement. Pourquoi ces compagnies ne peuvent pas régler leur problème ?

Est-ce que ça ne relève pas finalement aussi des gouvernements quand même ? La surveillance des forêts, la surveillance des certifications et des filières, ça devrait être du ressort du gouvernement ivoirien ou du gouvernement ghanéen ?

Très clairement, on peut voir quand on regarde la différence entre les bons acteurs et les mauvais acteurs, les bons parcs et les mauvais parcs, il y a des gens qui font très bien leur travail et des gens qui font très mal leur travail. Il devrait y avoir évidemment une réaction gouvernementale, voir même des sanctions, une réaction très forte, musclée nous espérons. Parce que vous avez tout à fait raison, quelque part, sans les gouvernements, rien ne peut avancer. Nous avons envoyé des gens sur le terrain à Goin-Débé et à Moyen-Cavally, ils ont vu de leurs propres yeux des gens qui étaient en train de couper de la forêt et qui étaient en train de planter du cacao. Ca, c’est à l’intérieur de forêts classées. Si nous, une petite ONG, nous pouvons arriver et sans problème trouver des gens qui sont littéralement en train de couper des arbres devant nous, planter du cacao devant nous, dans un endroit où c’est totalement illégal, c’est un peu scandaleux. On peut dire que si une ONG arrive à trouver tout ça, le gouvernement ne l’a pas trouvé, n’a pas géré ce problème auparavant. Ca fait une année qu’on attend.

Aujourd’hui, est-ce qu’il est trop tard pour les forêts de la Côte d’Ivoire et du Ghana ?

Il est presque trop tard. Les forêts sont des machines à pluies. On va droit vers un chamboulement des pluies qui sera catastrophique pour toute l’agriculture de ces deux pays. L’huile de palme, l’hévéa, l’anacarde, tout va passer à la casserole. A Mighty Earth, on a calculé que si on continue au même rythme, à quelle date chaque forêt ivoirienne va mourir, va disparaître entièrement. Il y a des forêts qui vont disparaître en 2024. Il faut absolument qu’on reboise, qu’on fasse de l’agroforesterie partout, on arrête cette folie de cacao monoculture plein soleil et qu’on sauve les derniers parcs et c’est une urgence.


Ce sont 13 700 hectares de forêts qui ont été détruits dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire en un an et 90% des forêts ivoiriennes et ghanéennes a disparu depuis les indépendances. Et tout cela à cause, essentiellement, de la culture du cacao. Selon Mighty Earth, certaines forêts pourraient disparaître complètement dès 2024. Pour Rick Scobey, président de la Fondation mondiale du cacao, il faut regarder en détail les données, car le bilan serait plus mitigé.

« Le niveau de déforestation dans les régions les plus fragiles écologiquement a diminué de manière significative, si vous regardez bien les données. Cela montre bien qu'une action conjointe entre les secteurs public et privé peut avoir un impact rapide en peu de temps. Le rapport de Mighty Earth montre également que la déforestation se poursuit dans des proportions inquiétantes dans des régions agricoles qui sont en dehors des forêts protégées. Dans ces endroits, les producteurs pauvres essaient d'augmenter leurs revenus en élargissant leurs parcelles pour cultiver plus de cacao. Cette expansion est légale en Côte d'Ivoire, mais elle crée clairement des tensions environnementales. C'est pour cela qu'avec le gouvernement, nous sommes engagés dans l'initiative pour le cacao et la forêt, pour soutenir la productivité agricole afin que les cultivateurs puissent produire plus de cacao sur moins de terres. L'accord cadre que 31 entreprises ont signé avec les gouvernements ivoiriens et ghanéens, définit des actions concrètes pour protéger la forêt, promouvoir le cacao durable et mettre en place des protections sociales. »

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