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COP24: «Après l'élection de Bolsonaro, on a pris un coup au moral»

Par Christophe Boisbouvier

Fini le temps des grandes promesses climatiques de la COP21 à Paris ? Depuis le rendez-vous français, deux climatosceptiques convaincus, Donald Trump et Jair Bolsonaro, ont été élus à la tête de deux grands pays, les Etats-Unis et le Brésil. Seyni Nafo est l’ambassadeur climat du Mali et le porte-parole du groupe des experts africains à la COP24 à Katowice en Pologne. Il reconnaît que « le climat va mal ».

RFI : Trois ans après l’accord de Paris, est-ce que les promesses ont été faites aux pays en développement sont tenues ?

Seyni Nafo : Pas vraiment. Le climat va mal. Sur le plan géophysique, l’année dernière, nous avons eu un niveau de catastrophes naturelles le plus élevé. Plus de 300 milliards de dollars de pertes. Une multiplication par deux par rapport à l’année précédente. Au niveau diplomatique, les Etats-Unis se sont retirés de l’accord de Paris même si cela n’a pas conduit à une halte des négociations, ça a eu un impact et ça a un impact assez important sur d’autres notamment l’Australie, dans certaines parties de l’Europe et même au Brésil récemment. Donc le climat va mal, mais en même temps la dynamique à cette COP c’est de sauver le processus multilatéral.

Quelle était la somme promise pour le Fonds vert il y a trois ans ? Et où est-ce que l’on en est aujourd’hui ?

Le Fonds vert a été capitalisé à hauteur de dix milliards de dollars. Sur les dix milliards, deux milliards manquent à l’appel, et les deux milliards manquant ne seront pas versés par l’administration Trump, cela va conduire à lancer un processus de reconstitution de ce Fonds. Un signal positif est venu de l’Allemagne. L’Allemagne a multiplié par deux sa contribution pour le Fonds vert, de 750 millions d’euros à un milliard cinq. Si tous les partenaires suivaient, nous aurions une capitalisation, une reconstitution à 20 milliards.

La Banque mondiale annonce qu’elle mobilise quelque 200 milliards de dollars pour la période 2021-2025, ça doit-être une bonne nouvelle, non ?

C’est une bonne nouvelle en effet. Je pense que sur les 200 milliards, vous avez environ 40 milliards pour l’adaptation au changement climatique, pour l’adaptation aux impacts du changement climatique.

Est-ce que vous avez chiffré l’impact du réchauffement climatique sur le taux de croissance des pays africains ?

D’après les études justement entre la Banque africaine de développement, la Banque mondiale elle-même, on est entre 1 et 3% liés aux catastrophes naturelles, inondations et sécheresses. Quand vous imaginez que la majorité des pays africains ont du mal à avoir un taux de croissance de 5% par an, cela veut dire que le dérèglement climatique menace directement le développement économique et social, voir la paix et la sécurité en Afrique.

Donc vous dites que les pays africains perdraient entre 1 et 3 points de croissance par an, mais, dans les années 70, il n’y avait pas de réchauffement climatique et il y avait déjà une grande sécheresse au Sahel.

Oui, c’est un processus qui a commencé depuis longtemps, c’est vrai, mais il y a une accélération du processus, une amplification et une augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles. Oui, au Sahel, nous avons eu de grandes sécheresses en 1974 et en 1979, mais ce que nous disent les scientifiques, c’est que nous allons avoir une augmentation de la fréquence et de l’intensité de ces catastrophes.

Alors ces dizaines de milliards de dollars qui doivent arriver dans les années qui viennent, qu’elles seront les actions prioritaires que les pays devront financer avec cela ?

Nous avons généralement en Afrique, trois grands domaines, ceux de l’agriculture, de l’eau et la question des énergies. Assurer un accès durable aux ressources en eau, gérer la question d’une agriculture qui soit sensible à l’impact du changement climatique, une agriculture durable. Et puis, troisièmement, la question de l’accès aux énergies renouvelables, vu les prix qui ont baissé et qui baissent fortement. Et donc il y a là des opportunités pour l’ensemble des énergies renouvelables.

Quels sont les pays les plus avancés dans cette adaptation ?

Les pays pilotes : l’Ethiopie déjà, sous feu le Premier ministre Meles Zenawi, avait été le premier pays à intégrer le changement climatique dans la planification du développement et à avoir un fonds d’investissement national dédié. Il y a aussi l’Afrique du Sud et le Maroc sur la question des énergies renouvelables. Le Maroc a aujourd’hui l’objectif de produire 50% de son énergie à travers les énergies renouvelables.

C’est-à-dire le soleil ?

Le soleil majoritairement et l’éolien.

Et y a-t-il des pays pilotes en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale ?

En Afrique de l’Ouest, sur la question de l’irrigation, nous avons des exemples très intéressants aujourd’hui au Sénégal et au Mali, un potentiel très fort. Et d’ailleurs sur cette question de l’agriculture, on le sait bien, l’Afrique a 65% des terres arables, mais 66% de pénurie d’eau, mais il y a de grands programmes qui commencent à se mettre en place, notamment la zone du bassin du Niger. Sur l’Afrique centrale, le bassin du lac Tchad, l’initiative justement de l’adaptation de l’Afrique travaille pour renforcer les outils d’alertes précoces pour réduire l’insécurité alimentaire.

Et ça veut dire la construction de digues, par exemple, dans le bassin du lac Tchad ?

Avant même la construction de digues, toute la construction en fait, c’est du système d’observation agrométéo-hydro pour pouvoir planifier à l’avance ces situations-là de sécheresses et d’inondations. Ensuite, bien évidemment, l’aménagement des terres irrigables.

Avec l’arrivée à la tête du Brésil d’un climatosceptique comme le président Bolsonaro, est-ce que vous n’avez pas pris un coup au moral ?

Certainement, parce que nous nous préparions pour une COP dans un pays en développement. Donc c’est dommage, c’est la première fois que nous avons justement un climatosceptique dans un pays en développement, et pas des moindres.

Donc on sait déjà que le Brésil annule l’organisation de la COP 25 l’année prochaine. Vous êtes inquiets ?

Oui, parce que nous pensions avoir dépassé la situation où l’on pouvait opposer développement économique et protection de l’environnement. Donc pour nous, les deux peuvent cohabiter. Le cas des énergies renouvelables est peut-être le plus probant. Je paraphrase d’ailleurs le président ivoirien, le président Ouattara, qui dit qu’aujourd’hui l’énergie solaire est entre 45 et 50 francs le kilowatt-heure, quand l’alternative en fuel est à 150 francs, donc c’est du simple au triple. Aujourd’hui, nous voyons des solutions technologiques et financières qui seraient très intéressantes pour nos pays.

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