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Restitution, décrispation, etc.

Par Jean-Baptiste Placca

Il faut de la détermination, beaucoup de courage, pour accepter de rendre aux peuples concernés les biens culturels qui leur ont été soutirés durant la colonisation. Mais c'est peut-être le prix à payer pour construire, avec ces peuples, des relations saines, confiantes, et mutuellement profitables.

L’idée de la restitution de son patrimoine à l’Afrique, promise, il y a un an, par le président Macron à Ouagadougou, se trouve confortée par un document qui marquera probablement un changement décisif dans les relations culturelles entre la France et les peuples africains ! Pourquoi donc le rapport rendu hier au chef de l’Etat français par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr réjouit-il autant qu’il inquiète ?

Sans doute parce que cette promesse, comme le rapport sur lequel elle va pouvoir s’appuyer désormais, est, au fond, un acte de courage. Qui dérange, parce que c’est, quelque part, une page de l’histoire coloniale qui est en train de se tourner. De nombreux spécialistes avaient prédit que cette promesse serait intenable. Ou qu’elle allait déclencher un indescriptible désordre, certains parlant même de boîte de pandore, dont l’ouverture pourrait générer de graves injustices. Il se trouve que beaucoup, et pas seulement en Afrique, y voient la réparation d’une injustice séculaire, faite à des communautés entières.

Dans ce monde de certitudes et parfois de suffisance qu’est l’univers des arts premiers, il est des intérêts directement ou indirectement menacés, qui se sont agacés de cette promesse, estimant que le président Macron n’avait pas à se mêler de ces affaires, sous-entendant par là qu’elles n’étaient pas les siennes. Mais si les possesseurs actuels ont été protégés, depuis des décennies, c’est parce que la loi en a voulu ainsi. Et c’est exactement pour les mêmes raisons que le politique est en droit de se mêler de ce débat, ne serait   ce que pour baliser la voie, afin de le trancher de manière juste.

Mais pourquoi ouvrir ce débat, là, maintenant, en 2018 ?

En fait, les Etats africains ont commencé à revendiquer la restitution de ce patrimoine dès les indépendances, en 1960. Régulièrement, ils se sont vu opposer les mêmes arguments, avec plus ou moins de condescendance, et même, parfois, du mépris, comme a pu l’éprouver le président Patrice Talon du Bénin, en posant le problème à nouveau, en 2016. Car, ce qui, pour certains Occidentaux, n’est souvent que de l’art, représente, parfois, pour les peuples qui en ont été privés pendant la colonisation et depuis, l’essence même de leur existence. Vous n’imaginez pas l’affligeante absurdité d’une situation qui voudrait, par exemple, que certains chefs traditionnels nigérians, pour valider leur intronisation en tant que rois ou leaders spirituels de leurs communautés, aient été, jusque-là, obligés de faire le déplacement de Londres, pour prendre symboliquement siège dans le trône prévu à cet effet, et que le colonisateur a emporté comme simple objet d’art, relevant du butin de la soumission coloniale.

Devant le trône du roi Ghézo, que de Dahoméens (Béninois) se sont prosternés, déchaussés, dans l’enceinte même du Musée du Quai Branly ! Parce qu’ils lui doivent vénération. Et l’idée de la restitution, suggérée par ce jeune chef d’État français, vient apaiser, comme vous ne pouvez l’imaginer, les relations de la France avec l’Afrique.

Certaines insinuations pernicieuses continueront d’interroger la capacité des Africains à bien gérer des œuvres culturelles qu’ils ont eux-mêmes créées. Il en est qui refuseront de se souvenir que la plupart de ces œuvres ont été créées et ont « résidé » des décennies durant dans les lieux de leur naissance, avant d’attirer l’attention de tel administrateur colonial, de tel collectionneur ou de tel membre d’une mission scientifique, qui les ont ensuite emportés, plus ou moins légalement, vers les magnifiques écrins dont on ne veut plus les laisser s’échapper.

D’aucuns pensent que le président Macron est tombé dans un piège, en choisissant Felwin Sarr pour cette mission, parce que cet intellectuel serait plutôt… radical.

Il n’y avait là aucun piège. Il a simplement désigné un intellectuel parmi ceux qui incarnent actuellement le mieux l’avenir de l’intelligentsia africaine. L’on peut imaginer qu’Emmanuel Macron ne s’attendait pas nécessairement aux propositions qu’il a reçues, hier. Pour les conservateurs, collectionneurs et autres amoureux français de l’art africain, une seule question mérite d’être posée, désormais : ce que la France pourrait gagner dans la décrispation de ses relations avec l’Afrique, dans la perspective d’éventuelles restitutions d’œuvres d’art, vaut-il moins que ce que perdraient les possesseurs actuels de ces objets ?

Emmanuel Macron est d’une génération capable d’admettre que l’intérêt de la France, à long terme, n’est pas d’être dans de perpétuelles relations conflictuelles avec l’Afrique. Encore moins de continuer à entretenir des rapports qui génèrent sans cesse des frustrations de la part des Africains. Tout le débat, aujourd’hui, est de savoir si l’on s’accroche aux intérêts d’hier, au point de compromettre l’avenir, ou si l’on accepte d’assainir les bases, pour construire des relations plus confiantes.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général