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Question de lucidité

Par Jean-Baptiste Placca

Il est rare qu'après les longs règnes de pouvoirs autoritaires ou dictatoriaux, les pays passent immédiatement à une démocratie apaisée. Ils transitent généralement par un relatif chaos, avant d'éventuellement se relever. D'où la nécessité d'une certaine indulgence envers les dirigeants qui leur succèdent.

Fin octobre 2014, le régime de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans au Burkina Faso, a été emporté par un mouvement insurrectionnel qui a émerveillé tout le continent africain. Quatre ans plus tard, la commémoration de cette insurrection s'est faite en rangs dispersés : le pouvoir et ses soutiens d’un côté, les opposants à la maison, et la société civile… dans son coin. De tels mouvements populaires, qui électrisent les foules en Afrique, sont-ils fatalement condamnés à décevoir ?

Il n’y a pas qu’en Afrique qu'ils déçoivent. Même s’il est vrai que les attentes, sur le continent, sont telles que les populations, en l’absence de réponses immédiates à tous leurs problèmes, peuvent rapidement déchanter. Le reste est affaire de pédagogie. Il faut expliquer, persuader, encore et encore. Après tout, si ces pouvoirs en place depuis généralement si longtemps, s’écroulent aussi subitement, c’est aussi parce que leur gestion est controversée.

Succéder à un régime autoritaire, sinon dictatorial, est toujours un immense défi. Souvenez-vous de l’Ouganda d’Iddi Amin Dadda, du Zaïre de Mobutu Sese Seko, et de tant d’autres, après lesquels ce fut… le déluge ! Mais, les populations qui ont eu l’intelligence de venir à bout de régimes réputés forts peuvent bien comprendre qu’il faille reconstruire et se remettre à produire, avant de songer à redistribuer.

Comment, alors, expliquer que les partisans de Compaoré soient déjà de retour et semblent avoir le vent en poupe ?

Si l’exploit d’avoir dégommé un tel régime est porté au crédit de tout le peuple burkinabè, il y a toujours une frange non négligeable de la population qui n’était pas, disons, du bon côté de l'Histoire. Car ce n’est jamais la totalité des composantes d’une nation qui penche du côté le plus glorieux. Il n’empêche. Lorsque l’on parle, par exemple, de la Révolution française, on en parle comme d’une conquête de tout le peuple français. Et pourtant !

De même, en octobre 2014, des Burkinabè ont tiré sur d’autres Burkinabè, faisant quelques dizaines de morts. Mais l'insurrection a été présentée comme l’acte, courageux, de tout un peuple, qui a pris son destin en main, en se débarrassant d’un pouvoir aux affaires depuis bien trop longtemps. De la même façon, lorsque les peuples échouent à se défaire de régimes qui les tiennent en joug depuis des décennies, l’on en parle comme de l’échec de tout un peuple, même s’il est quelques millions de bons Camerounais, par exemple, pour s'opposer au régime de Paul Biya. L’Histoire n’a, hélas, souvent de place que pour les batailles gagnées.

Faut-il donc considérer les critiques relevées lors de cette commémoration comme une remise en cause de l’insurrection ?

Non. Pas. L’on a entendu un analyste suggérer que certains Burkinabè en sont à se demander s’ils ont fait une bonne affaire, en se débarrassant du régime Compaoré. Evidemment, il y a de légitimes impatiences, des victimes et des blessés qui attendent désespérément le traitement judiciaire de leurs dossiers, ou la prise en charge des orphelins. Mais quel Burkinabè sincèrement impliqué dans l’insurrection peut avoir envie de retourner au régime déchu ? Il ne faut jamais perdre de vue que les partis, y compris l’ex-parti au pouvoir, sont déjà en campagne, et tous ceux qui voudraient conquérir le pouvoir ou y revenir peuvent instiller des idées de ce type dans l’opinion.

C’est donc à cela qu’a répondu le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement.

La réponse de Rémi Fulgence est, en effet, d’une lucidité désarmante. « Au regard des péripéties par lesquelles est passé notre pays, a-t-il dit, nous avions conscience que nous aurions à faire face à toutes ces pressions que nous subissons, avant même de prendre en charge le gouvernement du Burkina. Les attentes des uns et des autres sont énormes. Chacun est dans le droit de dire : "Je veux ceci, je ne suis pas content de cela, j’espère plus que ce que l’on me propose…" » Au gouvernement d’expliquer aux différents acteurs vers quoi il veut aller et pourquoi cela prend un peu plus de temps que l’on n’aurait imaginé.

Mais le ministre soutient que lorsque l’on met, bout à bout, tout ce qui a été fait, en termes d’accès à la santé, d’accès au logement, de maintien du pouvoir d’achat, ainsi que de hausse des salaires, l’on ne peut pas dire que les choses vont moins bien qu’avant. Et d’enfoncer le clou qui fait mal : « Il y a, évidemment, dit-il, moins d’argent sale qui circule, parce qu’il y a plus de justice, plus de transparence, plus de probité. » Sous-entendu : l’argent sale donne toujours une telle impression de bien-être…

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général