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Il est minuit, Dr Mukwege !

Par Jean-Baptiste Placca

Le rayonnement du docteur Denis Mukwege est, à présent, mondial, et n'a plus rien à envier au Docteur Albert Schweitzer, le seul médecin à avoir décroché le prix Nobel de la paix, pour son action en terre africaine.

C’est bien la première fois qu’un médecin africain devient prix Nobel de la paix, pour son action, son travail de médecin en faveur des populations. En l’occurrence, des femmes victimes de viols et des pires atrocités, dans l’Est de la RDC. Et pourtant, le docteur Denis Mukwege, dans son hôpital de Panzi, fait penser à un autre médecin, au service des populations au fin fond de la forêt équatoriale, et qui a fini, lui aussi, le Nobel de la paix. Dites-nous donc de qui il s’agit !

Vous ne pouvez imaginer à quel point sont grandes, les similitudes entre le parcours du Dr Mukwege et celui du médecin alsacien Albert Schweitzer, Nobel de la paix 1952, qui a servi à Lambaréné, au Gabon. A commencer par l’indignation sans bornes que tous deux éprouvent devant la souffrance humaine. Et, surtout, cette envie tenace de se mettre au service des plus fragiles. Albert Schweitzer rêvait de s’occuper d’enfants abandonnés, ou de vagabonds, ou encore d’anciens détenus. C’est finalement un article de presse qui le poussera à vouloir aller servir au fin fond de l’Afrique équatoriale. Quant à Denis Mukwege, il avait un travail bien rémunéré en France lorsqu'en 1989, il décide de rentrer au Congo, où il prend en charge un hôpital, dont il deviendra le directeur.

Albert Schweitzer se voulait « un homme au service d'autres hommes, et tourné vers l'action ». Une devise qu’aurait pu lui emprunter le Dr Mukwege. L’un et l’autre ont vu le jour dans un environnement plutôt confortable, et le Nobel alsacien de Lambaréné, pour justifier son engagement au service des autres, écrira ceci : « Par un rayonnant matin d’été, en 1896, je m’éveillai à Gunsbach, et l’idée me saisit soudain que je ne devais pas accepter mon bonheur comme une chose naturelle, et qu’il me fallait donner quelque chose en échange ». Mukwege prendra en pleine figure la violence engendrée par la guerre, verra mourir ses collègues, et s’exilera un temps, avant de revenir pour faire front, parce que toute autre option lui paraissait être une désertion !                                         

Le Dr Mukwege traite, en effet, ses patientes, les femmes violées et violentées, sur le terrain même, pour ne pas dire sur la ligne de front…

« Rares sont les jours où l’actualité de ma région ne révèle pas un nouveau drame humain ». Ainsi parlait le docteur Mukwege, en novembre 2014, alors qu’il s’apprêtait à recevoir le Prix Sakharov, décerné par le Parlement européen. Les « drames humains » étaient aussi le lot quotidien du Dr Schweitzer, dans cette localité du Moyen-Ogooué, au fin fond du Gabon.

Mais, ce courage, cette envie de servir, les deux hommes le tiennent sans doute de quelque chose de plus profond, de l’ordre du sacerdoce : le Dr Schweitzer était fils de pasteur, et pasteur lui-même. Le Dr Mukwege est, lui aussi, pasteur et fils de pasteur.

C’est tout de même plaisant de voir tout le Congo, pouvoir et opposition, saluer à l’unisson la distinction obtenue par le médecin congolais, vous en convenez ?

Tant mieux ! On oubliera les petites tracasseries, et même ce que l’opinion avait perçu, en 2015, comme du harcèlement fiscal exercé sur l’hôpital de Panzi, donc sur son directeur. On oubliera aussi ces déclarations dédaigneuses, qui suggéraient que Denis Mukwege n’était qu’un médecin quelconque parmi tant d’autres, à qui les médias occidentaux accordaient une importance démesurée.

On oubliera même la promesse de ce ministre de son pays, qui prévient que le gouvernement, quoique fier de la distinction que vient de recevoir le Dr Mukwege, continuera de l’attaquer, s’il se met en tête de continuer à critiquer le pouvoir. Parce que, dit-il, la question du viol des femmes serait une affaire humanitaire, et pas politique. Si le viol des femmes, utilisé comme arme de guerre, n’est pas une affaire politique, alors, qu'est-ce donc ?

Une telle affirmation, à tout le moins, est une énormité. Mais qui s’en étonnerait ? Sauf que dans l’euphorie de ce Nobel, nul n'oserait semer la discorde, en rappelant l’injonction de cet évêque congolais qui suggérait, il y a quelques mois, aux médiocres de dégager. Sans doute parce que la médiocrité ne se soigne, hélas ! Pas à l’hôpital de Panzi...

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général