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Une inépuisable source d'inspiration

Par Jean-Baptiste Placca

C'est encore au « non » du Guinéen Ahmed Sékou Touré au général de Gaulle que l’on pense, lorsque l’on entend, en 2018, les artistes, activistes, intellectuels et une bonne partie de la jeunesse africaine dire « non » au franc CFA, tel qu’il est conçu et fonctionne aujourd’hui.

Soixante ans après les mots de défiance lancés à la face du général de Gaulle par Sékou Touré, et le « non » du peuple guinéen à la Communauté franco-africaine que proposait alors le chef de l’Etat français à ses colonies, que reste-t-il de cette fronde, de cette bravoure, dont peuvent s’inspirer, aujourd’hui, les jeunes générations ?

Bien plus qu’une simple fronde ou que d’une quelconque bravoure, il s’agit d’abord de courage. Du courage du peuple guinéen, comme de celui, presque suicidaire, à l’époque, de son leader, Ahmed Sékou Touré. Ce double courage a eu un retentissement que vous ne pouvez imaginer, notamment au sein de la jeunesse et de l’intelligentsia. Nombre d’étudiants africains, de France, notamment, avaient alors rejoint la Guinée, ou étaient prêts à le faire, pour se mettre au service de ce peuple qui suscitait l’admiration continentale. Justement parce qu’à ce moment précis, c’étaient Sékou Touré et son peuple qui étaient du bon côté de l’Histoire. Mais leur courage a été perçu, à Paris, comme un crime. Que l’on a fait expier à la Guinée, en commençant par assécher la balbutiante administration guinéenne de l’essentiel de ses compétences. La France a non seulement retiré ses fonctionnaires de Guinée, mais aussi contraint certains Africains qui y servaient au titre de l’Afrique Occidentale Française à plier bagage. Le désastre était d’autant plus certain que le mode de colonisation français avait préparé le terrain à ce type… De désastre.

En quoi la colonisation française peut-elle avoir préparé ce que vous qualifiez de désastre ?

Il ne faut pas oublier que dans les colonies françaises d’Afrique, les rares commis africains, dans l’administration, étaient tous coiffés par des fonctionnaires français, théoriquement indispensables à la bonne marche de l’Administration. C’est d’ailleurs, là, la différence fondamentale entre la colonisation britannique et la colonisation française, notamment. Le colonisateur français se voulait irremplaçable. Tandis que les Anglais, eux, laissaient les peuples se gérer, et même se gouverner tout seuls, parce qu’ils n’étaient intéressés, au fond, que par l’exploitation des richesses des colonies. C’est ce que l’on a appelé l’Indirect Rule. L’encadrement français descendait jusqu’au plus petit niveau, tandis que les Anglais faisaient place à des cadres intermédiaires locaux. Ceci a d’ailleurs eu pour conséquence un affligeant décalage de niveau entre les dirigeants francophones et anglophones, au moment des indépendances.

Les élites politiques, en Afrique francophone, étaient, pour la plupart, des instituteurs, des agents des postes, des syndicalistes. A l’exception, notoire, du grammairien Léopold Sédar Senghor, agrégé, le niveau d’études le plus élevé que l’on pouvait noter parmi ceux qui ont conduit les francophones à l’indépendance est celui de ces médecins formés à Dakar (William Ponty), et que l’administration coloniale elle-même qualifiait, avec condescendance, de « médecins africains », comme pour bien signifier qu’ils n’étaient pas vraiment médecins.

Et quel était le niveau des dirigeants des anciennes colonies britanniques d’Afrique ?

Ils étaient, pour beaucoup, du niveau du doctorat. Quelques économistes, un certain nombre de diplômés en science politique, formés pour la plupart dans les meilleures universités britanniques ou américaines. Et en-dessous, il y avait également quelques solides compétences. Retirer les fonctionnaires français de l’administration guinéenne était donc plus risqué que de priver l’administration ghanéenne des compétences anglaises. Mais Paris savait que c’était le plus sûr moyen de s’assurer de l’échec de la Guinée « frondeuse ». A René Dumont, qui disait que l’Afrique noire était « mal partie », certains pouvaient aisément rétorquer que tout avait été fait pour qu’il en soit ainsi.

Mais, on pourrait vous répondre que l’Afrique ne cesse d’accuser l’ancien colonisateur…

Encore une fois, les « anglophones » n’accusent pas Londres, autant que les « francophones » peuvent accuser Paris. La preuve qu’il y a quelque chose qui peut choquer, c’est que l’on en est encore, soixante ans après les indépendances, à débattre ou, plutôt, à refuser de débattre de la pertinence d’une monnaie chapeautée, de fait, par le Trésor français, auprès de qui les Etats indépendants versent un pourcentage ahurissant de ce qu’ils tirent de leurs recettes d’exportation, en contrepartie de la garantie que la France apporte à leur monnaie. Pas une seule ancienne colonie britannique ne vit ainsi. Elles assument toutes les conséquences de leurs erreurs, et elles s’en sortent un peu moins mal que leurs « frères francophones ».

Et, de fait, c’est au « non » de Sékou Touré que l’on pense, lorsque l’on entend des artistes, des activistes, des intellectuels et une bonne partie de la jeunesse africaine dire « non » au franc CFA, tel qu’il est conçu et fonctionne aujourd’hui.

Ce qui arrive lorsque les politiques confondent intérêt personnel et général