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L'émigration, c'est «vaincre ou périr» selon Grégoire Blaise Essono

Par Bineta Diagne

Grégoire Blaise Essono est étudiant en sciences humaines, originaire du Centre du Cameroun. Il se dit victime de tracasseries administratives à l’université, où il s’estime lésé, en raison de son refus de s’encarter au sein du parti au pouvoir. Il décide de tenter sa chance ailleurs. D’abord au Tchad. Puis il tente la difficile traversée du désert libyen pour ensuite arriver en Europe. Ce jeune raconte ses mésaventures dans un roman, Sur les routes africaines de l’eldorado européen. Une fiction qui raconte des faits réels. Grégoire Blaise Essono répond aux questions de Bineta Diagne.

RFI: Vous avez choisi de raconter vote expérience à travers une fiction. Le personnage principal de votre livre a la trentaine. Il n’a pas de ressources financières. Sa petite amie vient de le plaquer. Il n’a pas d’enfants. Ce personnage tente alors sa chance en Europe. Pas question, pour lui, de revenir sur ses pas « sans résoudre cette équation. Ce serait un échec total dans sa vie », je vous cite. Cette pression de devoir réussir en Europe, est-ce un sentiment largement partagé par les migrants ?

Grégoire Blaise Essono: Pour commencer déjà, l’environnement dans lequel il se trouve n’a rien donné et quitter cet environnement pour aller chercher une vie meilleure ailleurs, c’est vaincre ou périr. C’est cela l’équation de ce migrant.

Par ailleurs, si vous revenez au pays sans jamais avoir gain de cause, vous constaterez qu’au retour, il y aura beaucoup de railleries à votre égard.

Dans votre livre, le personnage principal part à l’aventure. Il traverse le Nigeria. Il reste plusieurs mois en Libye. C’est un chemin semé d’embûches dans lequel il est très difficile, finalement, de faire confiance aux gens, notamment aux coxeurs [intermédiaires]. Est-ce que cela reflète un épisode que vous avez, vous personnellement, vécu ?

Ceux que l’on appelle aussi passeurs sont, en fait, des migrants qui ont également tenté de traverser, mais qui n’ont pas réussi. Certains ont peut-être décidé de faire leur vie sur place ; d’autres sont obligés de nourrir leur famille et, pour s’en sortir, il leur faut abuser de ses propres compatriotes.  Quand vous vous fiez à un coxeur, c’est une histoire de chance, pourrait-on dire.

Comme tant d’autres migrants qui arrivent en Libye, le héros de votre livre se retrouve à Sabra, dans une prison où on lui demande de rembourser le pick-up qui lui a permis de traverser le désert, mais il a seulement trois jours pour collecter l’équivalent de 800€ et sa seule arme, c’est un téléphone pour appeler sa famille. C’est souvent, à ce moment-là, que les sévices commencent, finalement ?

Oui. Lorsque vous arrivez dans un ghetto, qu’on vous dépose, vous êtes censé rembourser l’argent. Selon vos possibilités, vous appelez vos familles et trois jours après, les tortures commencent. Elles vont en crescendo. Les tortures sont atroces. Par exemple, le matin, alors qu’il fait froid, on vous déshabille, on verse de l’eau sur vous et on vous électrocute. Dans l’après-midi, lorsqu’il fait extrêmement chaud, parfois on brûle un plastique qui finit sur vous. Ce sont des choses que nous avons vécues.

Il arrive aussi que vous soyez dans des cellules où vous ne mangez pas et que, durant tout ce temps où vous êtes là, les gens succombent. La nuit, on les met dans les pick-up et on part les enfouir dans le désert.

Le personnage central de votre roman finit, une seconde fois, en prison. Il se dit que l’économie du pays finalement – c’est une de ses réflexions – repose en partie sur le trafic humain. Pourquoi ?

Chaque seigneur de guerre s’approprie une portion de territoire et dit: dorénavant, ici, c’est moi qui règne. Ils vont procéder par des kidnappings, demander des rançons et créent, par la suite, des prisons pour arrêter de temps en temps des immigrants qui se déplacent. Ils sont en connexion avec les centres de rétention ou bien vendent les immigrants à des prisons privées qui demandent, maintenant, une certaine rançon. Et bien sûr, pour sortir de là, ce n’est pas facile parce que ces personnes n’ont plus rien. Certains meurent et d’autres sont maintenant obligés de travailler comme esclaves.

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