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Patrick Youssef: au Nigeria, «9 millions de personnes sont dans le besoin»

Par Michel Arseneault

Au Nigeria, les récents affrontements entre éleveurs et cultivateurs dans l’Etat du Plateau suscitent l’inquiétude et la colère. Ces heurts entre éleveurs peuls, souvent musulmans, et les agriculteurs, souvent chrétiens, viennent jeter de l’huile sur le feu dans un pays dont le Nord-Est est en proie aux attentats suicide. Pour échapper à cette violence, plus de 2 millions de personnes vivent dans des camps au Nigeria ou à l’étranger. Patrick Youssef, directeur adjoint pour l’Afrique du CICR, le Comité international de la Croix-Rouge, répond aux questions de Michel Arseneault.

RFI: Les attentats se poursuivent dans le nord-est du Nigeria. Quel est l’impact sur la situation humanitaire, là-bas ?

Patrick Youssef: Les attaques-suicide ainsi que les affrontements entre le groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest et les armées des quatre pays des quatre coins du lac ont un effet extrêmement néfaste sur la population. C’est une situation qui dure depuis au moins quatre ans. 9 millions de personnes sont dans le besoin et des millions de personnes sont déplacées. Cela laisse donc des besoins qui sont simplement croissants.

Mais pourquoi croissants ? La crise, sur le plan strictement militaire, est en train de se résorber.

Premièrement, parce que les gens sont loin de leur habitat - 80% des emplois dans toute cette région du lac Tchad, c’est de l’agriculture - et quand les gens ne sont pas chez eux, ils ne peuvent qu’attendre l’action humanitaire pour venir les aider. Ils sont donc, quelque part, esclaves d’une action de distribution de nourriture.

Le gouvernement du Nigeria a appelé les très riches Nigérians à mettre la main à la poche et à intervenir dans le nord-est de leur pays. Est-ce que cela a des répercussions ?

Cette mouvance fait partie du nouveau modèle humanitaire. Les humanitaires seuls, avec des besoins grandissants et croissants, doivent faire appel à des partenariats, à des partenariats intelligents pour répondre aux besoins. L’Etat a fait appel justement à des personnes qui ont les moyens et surtout à des philanthropes ou encore à des fondations nigérianes. Le CICR [Comité international de la Croix-Rouge] a donc fait un grand pas dans ce sens.

Est-ce que cela donne des résultats ?

Disons que cela contribue, oui. Cela contribue en premier lieu à la cohésion sociale du pays, à ce que les sudistes ou ceux qui habitent à Abuja puissent être sensibilisés à cette situation du nord. Vous serez étonné. Plein de Nigérians ne savaient pas quelle était exactement l’amplitude de la situation au nord-est. Le CICR a donc réuni plusieurs compagnies, le monde privé ainsi que des philanthropes, des fondations, plus particulièrement la fondation de Tony Elumelu, la fondation de Dangote et d’autres pour leur expliquer et pour les inciter à travailler ensemble.

Le Tchad accueille 300 000 réfugiés soudanais. Le gouvernement de Khartoum assure que la paix est revenue au Darfour. Les Nations unies prévoient d’ailleurs de réduire leurs casques bleus, de moitié. Ces réfugiés devraient-ils rentrer chez eux ?

Tout dépend de leur volonté ; tout dépend de la situation et tout dépend également de la volonté de développer les régions d’où ils viennent. Il faut revenir aux causes principales. Pourquoi la guerre a éclaté ? Pourquoi ces réfugiés se sont-ils également réfugiés dans la région d’Abéché [Tchad] ou encore dans la région de Goz Beïda [à l’est du Tchad]. J’ai moi-même fait une mission, en 2009, et j’ai effectué une visite, il n’y a pas très longtemps, à Ndjamena et j’entends les mêmes problèmes, depuis cette période.

Par conséquent, cette volonté de développer, vous ne la constatez pas ?

Au Darfour, ce que j’entends, c’est que l’on n’est pas encore arrivé à ce stade.

Toujours au Tchad, on trouve plus de 100 000 réfugiés centrafricains. La Coordinatrice humanitaire de l’ONU en Centrafrique parle d’une amélioration de la situation humanitaire à Paoua. Ces réfugiés sont-ils appelés à rentrer chez eux ?

La réponse est toujours la même. Cette question m’a également été posée pour les réfugiés maliens à Bassikounou [Mauritanie]. Quand les réfugiés se sentent à l’aise et ont les moyens de revenir chez eux, ils basent leur jugement sur deux choses à savoir les moyens de subsister, donc leur potentiel économique, mais aussi une certaine stabilité sécuritaire. Dans les deux cas, à mon sens, et avec le peu d’informations que j’ai pour cette région que vous venez de citer, les réfugiés ne sont visiblement pas dans une situation pour revenir.

L’Union européenne a ouvert, au Niger et au Tchad, des hotspots pour traiter les demandes d’asile mais aussi pour freiner la migration considérée comme économique. Quel regard portez-vous sur ces centres ?

Plus important que les centres, c’est la volonté même des migrants d’avoir un choix, d’avoir une option, de pouvoir ou de décider d’aller vers la voie de la migration ou bien, effectivement, de rester chez eux. Mais pour rester chez eux, il leur faut un cadre de vie normale, une certaine aisance économique. Ce que j’aimerais voir dans ces centres, c’est qu’il y ait une certaine écoute des besoins de ces personnes, une certaine évaluation plus globale de cette mouvance et que le caractère de cette migration puisse être traité avec les outils adaptés.

Etes-vous en train de dire que les Nigérians, les Guinéens, les Sénégalais qui partent n’ont pas un cadre de vie normale chez eux ?

Je pense qu’ils cherchent autre chose. Je pense qu’ils cherchent d’autres perspectives sinon ils seraient restés chez eux.

Ils qu’ils ont le droit de partir ?

Ils ont le droit de partir, bien sûr.

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