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Jean-Jacques Ekindi: «Mon souci, c'est le Cameroun»

Par Christophe Boisbouvier

Saviez-vous que le Tchadien Hissène Habré et le Gabonais Jean Ping ont fait Mai-68 à Paris ? Aujourd’hui, un camarade révolutionnaire de l’époque témoigne. En mai 1968, le Camerounais Jean-Jacques Ekindi était le secrétaire général de la Cité universitaire internationale de Paris. Aujourd’hui, il dirige au Cameroun le Mouvement progressiste. Le soixante-huitard s’est-il assagi ? En ligne de Douala, Jean-Jacques Ekindi répond aux questions de Christophe Boisbouvier. 

RFI : Avec le recul, est-ce que Mai-68 a été une révolution prolétaire ou une révolution de petits bourgeois ?

Jean-Jacques Ekindi : De mon point de vue, elle n’obéit à aucune de ces deux catégories. Le problème de pouvoir n’était pas perçu en tant que tel. Le problème de la pensée oui. Le problème de conquête du pouvoir, de renverser la classe au pouvoir, de lui substituer notre classe au pouvoir n’était pas dans la préoccupation de ceux qui ont vécu Mai-68, comme moi en tant qu’étudiant. Bien entendu, il y a eu des relais ouvriers, il y a eu les syndicats qui s’en sont mêlés, il y a eu les partis politiques qui s’en sont mêlés, mais au départ, ces éléments-là n’étaient pas parmi les éléments fondateurs de Mai-68. C’est pour cela que, quand les Cohn-Bendit du 22 mars ont essayé d’occuper Nanterre, ils n’avaient pas pour but de faire triompher le prolétariat ou d’améliorer la place des petits bourgeois dans l’organisation des pouvoirs dans la société.

Mais tout de même, vous étiez à l’époque diplômé de l’Ecole polytechnique. Vous étiez à Paris le secrétaire général de la Cité internationale universitaire. Quand vous avez présidé cette réunion avec le philosophe Jean-Paul Sartre, qui était d’obédience marxiste, il n’y avait pas une volonté de chasser le général de Gaulle et de prendre le pouvoir ?

Pas du tout. On n’a même pas parlé de De Gaulle. Quand vous voyez les slogans de Mai-68 : « Il est interdit d’interdire », ça ne le vise pas. A la limite, on se rapprochait un peu plus des anarchistes, des « anarchos », que de la pensée organisée socialiste qui veut prendre le pouvoir. Et lorsqu’on a organisé, lorsque j’ai présidé cette réunion, on a beaucoup posé le problème de la responsabilité : la responsabilité de l’homme dans les actes et les évènements qu’il subit, en a-t-il ou n’en a-t-il pas ? Est-ce qu’une victime n’est pas dans une certaine mesure responsable de ce qu’elle subit ? Ensuite il y avait la volonté de désacraliser, il y avait la volonté de briser les icônes parce que généralement, que ce soit la Sorbonne, que ce soit Polytechnique etc. c’étaient des temples du pouvoir au sens propre du mot. C’était des endroits où l’on vénérait les patrons du savoir qui étaient les professeurs. Mai-68 a permis de mettre à bas les statues, d’estimer que la connaissance n’est pas nécessairement liée au prestige d’une personne, mais à ses vertus propres, et que chacun peut et doit acquérir. Bien entendu, une fois qu’on a adopté ce raisonnement critique, on l’a aussi étendu à la politique, à la vie en entreprise. Mais fondamentalement, c’était cela : il n’y avait aucune indentification à une conquête du pouvoir. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous n’étions pas affiliés à des organisations politiques qui recherchaient le pouvoir.

Vous n’étiez pas politisé, mais vous étiez tout de même membre de l’Unek, [Union nationale des étudiants kamerunais], un syndicat très proche de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Est-ce que vous étiez, comme beaucoup de vos camarades étudiants d’origine africaine, un anti-impérialiste ?

Oui. J’étais un anti-impérialiste absolument convaincu.

Et à vos côtés, à cette fameuse Cité universitaire internationale de Paris dont vous étiez le secrétaire général, se trouvaient de futures grandes figures politiques africaines comme le Tchadien  Hissène Habré et le Gabonais Jean Ping ?

Exact. Il y en avait beaucoup. Hissène Habré était quelqu’un de plutôt ombrageux. Autrement dit, il ne s’exprimait pas beaucoup. Il suivait tous les mouvements que l’on faisait. Il avait des avis pertinents, mais il n’était pas à proprement parler une figure marquante du mouvement.

Et Jean Ping, le futur président de la Commission de l’Union africaine ?

Lui, par contre, on avait des relations très fréquentes, que ce soit avec moi qui était vice-président de l’Unek, chargé de l’information, ou avec le président à l’époque, Moukoko Priso.

Jean Ping, était-il un révolutionnaire marxiste à l’époque ?

Je crois qu’il était difficile de ne pas l’être. Mais avec le temps, il y a eu l’intrusion de la réalité, dans nos esprits, parce que, à l’époque, il y avait beaucoup de rêves. Mais une fois qu’on est dans la réalité, on relativise.

Justement, vous-mêmes, vous êtes rentré au pays pour faire la révolution. Vous avez fait 18 mois de prison. En 2007, vous avez été élu député de votre propre parti, le Mouvement progressiste. Et aujourd’hui, est-ce que vous vous considérez comme un soixante-huitard assagi ou comme un homme qui reste révolutionnaire ?

D’abord je suis revenu sur le concept de révolution. En ce sens que ce concept-là charrie le manichéisme. Pour le révolutionnaire que j’étais, tout était bon ou mauvais. Il fallait abattre la société ancienne pour la remplacer par la société nouvelle qui était parée de toutes les vertus. Avec le temps et l’expérience, je me concentre beaucoup plus sur ce qui peut faire avancer mon pays plutôt que de me faire le chantre d’une approche idéologique. Je crois que je me reconnais beaucoup plus comme un soixante-huitard assagi. Je suis beaucoup moins tranchant, je suis beaucoup moins radical. Et je considère qu’il faut laisser la part de l’alternative. Et il faut également transiger avec le réel.

« Il faut laisser la part de l’alternative » et celle de l’alternance aussi en cette année d’élection présidentielle ?

Je souhaiterais qu’il en soit ainsi, mais les conditions ne s’y prêtent pas toujours. Dernièrement, l’ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun a sorti un communiqué dans lequel il disait qu’il a conseillé au président [Paul Biya] de suivre l’exemple de George Washington et de Nelson Mandela pour rentrer dans l’histoire.

C’est-à-dire de ne pas s’accrocher à son fauteuil, après 36 ans de pouvoir ?

Absolument. Cà, ce sont les affaires intérieures du Cameroun. Qu’on nous laisse le soin nous-mêmes de faire la toilette de notre Constitution et qu’on ne nous dise pas les chemins qu’il faut suivre. Quant à l’alternance dont vous parlez, vous voyez que dans la plupart des pays où ces choses-là se sont faites, il y a eu des grandes unions de l’opposition. Tant qu’on n’arrive pas à régler ce problème, le pouvoir a trop de force et trop de moyens.

Vous, l’ancien leader de Mai-68, vous allez voter Paul Biya en octobre 2018 ?

Je n’ai pas dit ça (rires). Ne déformez pas ma pensée. Ce que je dis, c’est que, au vu de ce que nous vivons, il y a assez peu de chance qu’on puisse observer une telle alternance. Par parenthèse, je prends ce qui se passe au Gabon, notre pays voisin. Il y avait un soixante-huitard qui était candidat face à un président sortant.

Vous voulez parler de Jean Ping, c’était en août 2016, face à Ali Bongo.

Oui, je suis persuadé qu’il a fait tout ce qu’il a pu pour l’alternance. Ils se sont très bien battus. Malheureusement, dans le droit positif, ils ont perdu.

Donc les 99,9% en faveur d’Ali Bongo dans la province du Haut- Ogooué, vous y croyez [Taux de participation 99,93%; score d’Ali Bongo 95,46%] ?

(rires) Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, parce que, pour faire un résultat de 99,9% dans une circonscription électorale, je ne sais pas. Il faut des circonstances absolument exceptionnelles, parce qu’il y a des malades, parce qu’il y a des incidents, parce que, parce que… Cela dit, je ne suis pas capable d’en apporter la moindre preuve. Donc je ne dis rien.

Au fond, en Mai-68, vous étiez un idéaliste, et aujourd’hui vous êtes un réaliste, adepte de la « realpolitik » ?

Oui. Parce que la réalité joue un rôle très important dans ma pensée et mon action politiques. Non, parce que nous, on est habités par le désir indéracinable de faire avancer notre pays.

50 ans après, que reste-t-il de Mai-68 dans votre pensée, dans votre action ?

Je crois que la Glasnost et la Perestroïka sont plus ou moins filles de Mai-68, parce qu’on avait déjà expérimenté ces démocraties directes etc. Parce que beaucoup de ceux qui ont initié ces mouvements, qui les ont animés, se sont formés aux démocraties directes de Mai-68. Parce qu’en Mai-68, pour un oui, pour un non, les gens se réunissaient, engageaient le débat, prenaient des décisions. Ils ne croyaient pas trop à la démocratie représentative. Et cela faisait que le débat était permanent. Dans les sollicitations pour la conférence nationale souveraine, on voyait le même mouvement. Ce qui était par contre très différent, c’est que, dans les sollicitations de conférences nationales souveraines, les ambitions politiques étaient très présentes. Alors qu’en Mai-68, on en était très très loin.

Serez-vous candidat à la présidentielle camerounaise d’octobre 2018 ?

En principe, je le serai, puisque, à chaque occasion, je le suis. Mais les circonstances vont dicter ma conduite. Mon souci, c’est le Cameroun.

Et vous serez candidat ?
Mon souci, c’est le Cameroun. Je m’arrête là.

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