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R. Lamamra (UA): «Le départ de l’Amisom n’est pas à l’ordre du jour» en Somalie

Par Christophe Boisbouvier

La Somalie va-t-elle être livrée aux shebabs ? Beaucoup de chefs d'Etat africains sont très inquiets après la décision du Conseil de sécurité de l'ONU de retirer les soldats de la paix d'ici 2020. « Faire taire les armes en Afrique », c'est la mission de Ramtane Lamamra auprès de l'Union africaine. De retour de Somalie, où il était en mission pour l'UA et l'ONU, l'ancien ministre algérien des Affaires étrangères est l'invité de RFI.

RFI : Vous étiez à Mogadiscio le week-end dernier. Les habitants vivent-ils dans la hantise des attentats ?

Ramtane Lamamra : Non, la vie est forte et l’attachement des citoyens somaliens à la vie est admirable de ce point de vue-là. Naturellement, les attentats terroristes répétés sont une caractéristique de la vie quotidienne dans ce pays. Chacun sait que sa vie est en danger, mais la vie est forte, tout naturellement.

Le carnage du 14 octobre dernier, qui a fait au moins 512 morts, a-t-il créé un traumatisme chez les habitants ?

Malheureusement, les citoyens somaliens qui ont développé une endurance remarquable, sont bénéficiaires, si je peux dire, d’un effet d’accoutumance à cette situation de précarité. Cela ne signifie pas que, fondamentalement, ils n’aspirent pas très fort à la normalité et à la paix harmonieuse entre tous les enfants du pays.

Il y a eu encore deux attentats meurtriers à la voiture piégée à Mogadiscio en mars. Les shebabs arrivent-ils encore à infiltrer la capitale somalienne ?

C’est le cas, naturellement, lorsqu’il s’agit de kamikazes. Cela malheureusement, n’implique pas qu’il s’agisse d’un exploit. Néanmoins, il n’y a pas que les accès de violence répétés des shebabs. Il y a un pays qui se transforme lentement, laborieusement, et qui, avec l’aide de l’Afrique et de la communauté internationale, fait face à l’hydre terroriste avec un esprit de sacrifice admirable.

Un autre attentat, ce dimanche, contre une base militaire de l’Amisom à 150 kilomètres au sud de Mogadiscio, a fait quatre morts parmi les soldats ougandais. L’Amisom est-elle en mauvaise posture ?

Non, pas du tout. D’une certaine manière, l’Amisom paie a contrario l’effet de ses succès. L’Amissom a pu étendre l’autorité de l’Etat et la légalité à travers 80 % du territoire somalien. Les lignes de l’Amisom se sont étirées. Les besoins de nature logistique se sont accrus, les lignes d’approvisionnement se sont également allongées. Donc, de toute évidence, l’Amissom offre peut-être d’avantage que par le passé, des cibles. Les shebabs, avec une folie meurtrière, cherchent à montrer cette capacité de nuisance désespérée.

L’Amisom est déployée en Somalie depuis onze ans. Au bout de six ans, en 2013, le secrétaire général adjoint de l’ONU, Jan Eliasson, reconnaissait déjà que la force multinationale avait perdu quelque 3 000 soldats. A-t-on un bilan aujourd’hui du nombre de soldats tués depuis onze ans ?

Je pense que le bilan est considérable, c’est vrai, l’histoire retiendra que l’Amisom aura été la mission internationale de paix qui aura perdu le plus de soldats de la paix. Il s’agit de l’unique mission internationale dotée d’un mandat d’imposition de la paix. Et non pas de maintien de la paix. Une différence fondamentale. L’Amisom est préparée et mandatée pour mener des missions de combat, des actions de guerre, contrairement aux autres missions. Donc, de par même la nature de cette mission, l’Amisom est exposée. Elle a payé le prix, mais aujourd’hui, l’Amisom restera en lettres d’or dans l’histoire de la Somalie comme des artisans de la paix acquise de haute lutte.

Il y a, actuellement, quelque 21 000 hommes de l’Amissom en Somalie, mais au mois d’août dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé d’ici 2020 le retrait complet de l’Amisom et son remplacement par une nouvelle armée somalienne bien entraînée, bien équipée. Vous y croyez ?

Le secrétaire général des Nations unies et le président de la Commission de l’Union africaine nous ont chargés, Jean-Marie Guéhenno et moi-même, de faire une étude sur Amisom en termes de financement, de transformation, de reprofilage. Je pense que la communauté internationale est soucieuse de faire en sorte que les sacrifices qui ont été consentis ne partent pas. Et donc, l’étude qui nous a été confiée à Jean-Marie Guéhenno et à moi-même, est un travail destiné, j’espère, à éclairer la décision internationale et à aboutir à une situation où la remise en marche des institutions de l’Etat somalien, y compris ses propres forces armées et de police, devraient pouvoir être parmi les facteurs qui devraient naturellement conduire à un reprofilage, à une transformation graduelle de l’Amisom.

Donc, contrairement à ce qu’il peut se dire ici et là, le départ de l’Amisom n’est pas à l’ordre du jour, je peux me permettre sans doute de le dire, il s’agit de faire en sorte que la montée en puissance du secteur de défense et de sécurité de la Somalie permette en parallèle et en liaison étroite, en parfaite harmonie, une transformation des missions de l’Amisson, avant de pouvoir, le moment venu, déclarer que la mission a été accomplie.

« 2020, c’est trop tôt », ont dit les chefs d’Etat de la sous-région réunis à Kampala le 2 mars dernier. Vous êtes d’accord avec eux ?

Il y a des appréciations, effectivement, de la situation. Et selon toute vraisemblance, le rapport que nous allons produire, et j’en laisserai, bien sûr, la primeur à ses hauts destinataires, conclura quand il y aura nécessité vraiment. Il est impératif de permettre à l’Amisom de consolider les acquis pendant que le secteur de défense et de sécurité de la Somalie devrait être stimulé. Il est clair que les arrangements pratiques devraient arriver à terme, à un moment ou un autre. Mais c’est une fois la mission accomplie et non pas une interruption arbitraire.

Voulez-vous dire que l’Amisom ne doit pas partir avant que l’armée somalienne ne soit opérationnelle ?

Je crois qu’il y aura une démarche de progrès concomitant, un progrès de la Somalie pour prendre en charge, sa sécurité et son économie , et progrès également de l’Amisom pour s’ajuster à de nouvelles missions. Par exemple, la formation devrait pouvoir être une mission particulièrement importante. Donc, c’est un processus qui devrait pouvoir s’ouvrir à un nouveau processus dans certains cas, plus de police internationale que de soldats, plus de formateurs que de combattants. C’est ce genre de « reprofilage », peut-être. Une transformation dynamique qui accentue les succès et réduit les risques qui sont toujours inhérents à la transmission d’expérience.

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