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Andrea Segre souhaite «une stratégie de distribution des migrants» en Europe

Par Magali Lagrange

Le film « L’ordre des choses », sorti en France le 7 mars, raconte l’histoire d’un policier italien, Corrado Rinaldi, envoyé en Libye, pour convaincre autorités et milices de tout faire pour que les migrants présents sur son sol restent en Afrique, et qu’ils n’arrivent pas en Europe. Au cours du film, le policier est confronté à un dilemme, tiraillé entre sa mission, la raison d’Etat, et la situation personnelle d’une jeune Somalienne. Le réalisateur, Andrea Segre, qui a travaillé sur le sujet des migrations à plusieurs reprises, porte un regard très critique sur la politique européenne envers les réfugiés, et dénonce les abus dont ces derniers sont victimes. Il répond aux questions de Magali Lagrange.

RFI: Dans « L'ordre des choses », on voit un contraste très fort entre l’ordre du quotidien du policier et le chaos des centres de détention en Libye. Comment avez-vous procédé pour reconstituer ces univers ? Etes-vous allé sur le terrain ?

Andrea Segre: J’ai commencé à travailler sur le sujet depuis 2005. J’ai pas mal voyagé en Afrique pour comprendre les migrations de l’Afrique vers l’Italie et ensuite, j’ai surtout travaillé à partir des témoignages de migrants qui, arrivant en Italie, nous expliquaient quelles étaient les conditions de détention en Libye. J’ai alors réalisé des documentaires et en 2014, je me suis dit que j’aimerais raconter cette histoire du point de vue d’un fonctionnaire dont la mission est de mener une opération d’arrestation de migrants.

Vous avez déjà travaillé à plusieurs reprises sur ce sujet, mais sur forme de documentaire. Pourquoi avez-vous choisi, cette fois, la fiction ?

Parce que ce sont des choses qui sont impossibles à raconter dans un documentaire et parce que j’aime aussi la fiction. A travers la fiction, j’ai la possibilité d’entrer dans des lieux ou des espaces qui ne sont pas facilement accessibles si on fait un documentaire. Par ailleurs, raconter la vie d’un fonctionnaire des services secrets italien ou européen, ce n’est pas simple sous forme d’un documentaire. En même temps, je voulais aussi raconter le mécanisme d’une dynamique de pouvoir de la politique.

J’ai donc étudié le sujet,  j’ai rencontré des vrais fonctionnaires qui ont accepté de me rencontrer, parce que je n’avais pas la caméra, et j’ai écrit, avec Marco Pettenello, le personnage principal et reconstruit toutes les choses que j’ai apprises.

Vous avez si bien compris le sujet que finalement, vous avez été rattrapé par la réalité puisque ce que vous décrivez dans votre film, comme ces tractations entre l’Italie et des milices libyennes, ces informations ont été révélées par la presse, il y a quelques mois. Comment êtes-vous arrivé à dépasser la réalité ?

Peut-être parce que lorsqu’on étudie, en avance, la dynamique de la réalité et de l’histoire, on peut aussi prévoir un peu. Ce n’était pas vraiment pas très difficile de comprendre qu’il y aurait bientôt une autre opération de refoulement de migrants vers la Libye, très similaire à l’opération qui avait été organisée par le gouvernement Berlusconi et Kadhafi, dans les années 2009-2010. Celle-ci est est similaire à la stratégie que l’Europe est en train de développer un peu partout, à travers les accords avec la Turquie d’Erdogan ou encore les accords entre l’Espagne et le Maroc pour la protection des enclaves de Ceuta et Melilla.

Ce sont là des exemples qui montrent que la stratégie sécuritaire est la seule stratégie que l’Europe est en train de développer pour faire face à ce phénomène qui ne peut pas être arrêté.

Votre regard est très critique vis-à-vis de la politique migratoire européenne et italienne. Que faudrait-il faire, à la place ?

Je pense qu’il faudrait travailler sur les besoins de départ et qu’on ne peut pas fermer tous les ports. Il faut créer les conditions pour donner aux gens la possibilité de voyager de manière régulière et il faut, bien sûr, mettre en place des stratégies de distribution des migrants, dans le territoire, de façon à éviter des concentrations qui créent forcément des tensions.

Dans « L'ordre des choses », le personnage principale, le policier, est tiraillé entre la raison d’Etat, sa fonction qui est donc d’arrêter les flux migratoires, et une histoire personnelle qu’il va commencer à nouer, très brièvement, avec une femme qu’il aperçoit dans un centre de détention. Avez-vous ressenti ce tiraillement-là, chez les gens que vous avez interrogés ?

Oui. Les fonctionnaires qui m’ont parlé m’ont toujours dit que la règle numéro un, c’est de ne pas connaître les migrants, de ne pas connaître leur histoire ni leur nom et de ne pas les regarder dans les yeux. Une règle nécessaire pour maintenir un équilibre psychologique vu qu’on doit  les considérer simplement comme des numéros. Quand les fonctionnaires tombent dans l’erreur de connaître quelqu’un, commencent alors les dilemmes et les conflits entre l’éthique et la raison d’Etat.

Je pense que le conflit de Corrado, est un conflit qu’on peut comprendre comme étant notre conflit d’aujourd’hui parce que si nous nous arrêtons de penser sur ce qui est en train de se passer, il est clair que nous sommes en face d’un problème éthique énorme.

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