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Ghassan Salamé: il faut du temps «pour la renaissance des institutions libyennes»

Par Christophe Boisbouvier

Comment sortir de la guerre civile en Libye ? La France propose des élections dans le courant de ce premier semestre 2018. D’autres partenaires estiment ce calendrier beaucoup trop serré. Qu’en pense Ghassan Salamé ? L’ancien ministre libanais de la Culture est aujourd’hui l’envoyé spécial de l’ONU en Libye. Ces derniers jours, il participait au 30e sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, où vient de le rencontrer Christophe Boisbouvier.

RFI: Il y a eu des avancées l’année dernière, deux rencontres entre les deux frères ennemis, le président Fayez al-Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar. Et depuis, on a le sentiment que les choses n’avancent plus. Est-ce que vous faites la même analyse ?

Ghassan Salamé : Non, on peut faire ce genre de rencontre. Ce n’est pas cela le problème. Le problème, c’est qu’il faut du temps pour organiser la renaissance des institutions libyennes. Pour cela, il y a trois grands chapitres sur lesquels je travaille et chacun d’eux avance. Certains même avancent beaucoup plus rapidement que je ne l’espérais. D’abord il y a le chapitre de la Constitution. Nous attendons la décision de la Cour suprême le 7 février prochain. Si jamais le texte de la Constitution est libéré des tribunaux, et notamment de la Cour suprême, j’entends bien organiser très vite un référendum pour le faire adopter. C’est le premier point. Le deuxième point, c’est la réconciliation. Là, nous avançons très vite, notamment sur le terrain. Nous avons déjà réalisé, en l’espace de six mois, une bonne dizaine de réconciliations locales. Et d’autres réconciliations que nous n’avions pas initiées. Le troisième pilier de cette action, c’est l’action sur les élections. Et là, nous avons lancé le 6 décembre dernier, un mouvement d’inscriptions sur les listes électorales qui a battu tous les records puisqu’en l’espace de six semaines, nous avons réussi à inscrire plus de 700 000 nouveaux Libyens, ce qui fait que le taux de participation aux élections, le jour où elles auront lieu, sera élevé d’autant.

Vous dites que la réconciliation est en marche, mais Mohamed Eshtewi, le maire de Misrata a été assassiné il y a quelques semaines, le 17 décembre ?

C’était un ami à moi. D’ailleurs je suis malheureux d’être aujourd’hui ici plutôt qu’à une séance de mémoire en son honneur qui a lieu en ce moment même à Tripoli. Ceux qui pensent que la violence va s’arrêter du jour au lendemain se trompent lourdement. Il faut rétablir l’autorité de l’Etat qui, petit à petit, reprend le monopole de la force. Et cela est un processus de longue haleine. Le pauvre Eshtewi est une des victimes de cette phase transitoire par laquelle la Libye passe.

Le maire de Misrata a été assassiné au moment où il voulait ouvrir le dialogue avec toutes les parties. Son assassinat n’est-il pas le signe que les islamistes les plus radicaux gardent la main ?

En réalité, je ne sais qui a tué monsieur Eshtewi. Donc je ne veux accuser personne parce que je n’ai pas de preuves. Ce qui s’est passé ailleurs aussi, notamment à Benghazi, à Derna et ailleurs montrent qu’il y a encore beaucoup trop d’armes dans les mains des gens, qu’il y a encore beaucoup à faire en termes de désarmement et de réconciliation. Mais nous nous y employons.

Vous parlez des armes à Derna et Benghazi dans l’Est. Mais n’y a-t-il pas aussi à l’Ouest, dans la région de Tripoli, des milices totalement incontrôlées qui font que le gouvernement Fayez al-Sarraj ne contrôle pratiquement rien ?

Monsieur Fayez al-Sarraj est à la tête d’un gouvernement que reconnaît la communauté internationale. En application de l'accord de Skhirat de 2015, mais dans une phase que les gens oublient que c’est une phase transitoire. Je ne suis pas allé en Libye parce que je n’ai pas besoin de travail pour m’amuser à prolonger encore plus les phases transitoires. Je suis allé en Libye pour que cette phase transitoire soit la dernière et que nous allions vers des institutions stables. Les trois titres de cette stabilité sont clairs : une Constitution, des élections et une réconciliation.

Et si on fait des élections trop vite, ne risque-t-on pas de voir comme en 2014, les milices faire échouer les résultats de ces élections ?

On ne fera pas d’élections trop vite. On ne fera des élections que lorsque les conditions pour avoir des élections crédibles sont réunies. La première de ces conditions, c’est qu’il y ait des inscriptions réelles sur les listes électorales, et cela marche bien. Il faut aussi d’autres conditions et une des conditions qui me tient tout particulièrement à cœur, c’est bien entendu qu’il y ait un engagement clair, net pour que les principaux acteurs respectent et acceptent les résultats de ces élections avant qu’elles ne soient tenues. Et croyez-moi, il n’y aura pas d’élections si on n’obtient pas un tel engagement d’abord parce qu’on n’a envie ni de rajouter un quatrième gouvernement à un pays où il y en a déjà trois, ni un troisième Parlement à un pays qui en a déjà deux.

Et qui sont les principaux acteurs, outre Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar ?

Je ne sais pas si ceux que vous citez sont les principaux acteurs. Je pense que les médias aujourd’hui ont besoin beaucoup de personnaliser. Il y a des courants en Libye, des courants politiques. Je suis heureux d’avoir amené ces courants politiques dans le jeu politique. J’ai ramené les monarchistes, j’ai ramené les kadhafistes qui sont enregistrés sur les listes électorales, j’ai ramené des gens qui ont boudé en fait le processus politique depuis 2011. Donc ce qu’il faut faire, c’est regarder ces courants et ne pas personnaliser parce que, à chaque fois que je vois les sondages en Libye pour ce qu’ils valent, je découvre que les Libyens ont envie de voter mais ne savent pas encore vraiment pour qui. Ce qui indique très clairement qu’il y a une envie de changement politique, mais qu’il n’y a pas de polarisation autour de noms.

Des élections avant la fin de l’année, vous y croyez ?

Oui, oui. J’espère. Je me suis engagé à les faire avant la fin de l’année. Je sais qu’en Libye, parfois les choses qui prennent une semaine ailleurs peuvent prendre un mois ou trois mois. Mais je suis encouragé par le public. Je sais qu’une bonne partie de ceux qui sont en place n’ont aucune envie d’élections, n’ont aucune envie de confronter leurs électeurs à nouveau. Et je sais aussi, les sondages me l’indiquent, et la précipitation avec laquelle les jeunes de plus de 18 ans sont allés s’enregistrer me le confirme, les gens ont envie d’élection même si la classe politique y est rétive pour des raisons évidentes, et voudrait s’auto renouveler indéfiniment. Et bien moi, je suis avec les Libyens, même si cela ne me rend pas très populaire parmi la classe politique qui les gouverne pour le moment.

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