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Corneille Kanéné (urbaniste): Kinshasa a «beaucoup de constructions anarchiques»

Par Christophe Boisbouvier

Quarante-huit morts, des centaines de maisons écroulées... c'est le terrible bilan des pluies torrentielles qui ont inondé Kinshasa entre le 4 et le 7 janvier 2018. Mais tant de souffrances sont-elles dues seulement à la fatalité ? Pendant vingt ans, l'urbaniste congolais Corneille Kanéné a été le coordonnateur du programme des Nations unies pour l'Habitat dans les deux Congo, le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa (RDC). En ligne de Kinshasa, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Comment expliquez-vous que des pluies torrentielles puissent provoquer la mort de 48 personnes ?

Corneille Kanene : Je pense d’abord qu’il faut comprendre que c’est la ville de Kinshasa qui, à l’origine, est bâtie sur une plaine. On peut dire qu’à l’époque du quaternaire, disons que c’était une mer intérieure. Et au niveau de l’hydrographie, Kinshasa est parcourue par une vingtaine de rivières, de cours d’eau. Le premier problème, c’est celui-là. Le deuxième, en fait c’est que tout commence au niveau du plan : Kinshasa est bien couverte par un schéma d’orientation stratégique de l’agglomération kinoise, un bon projet d’urbanisme qui a été validé, qui a été aussi couvert par un audit. Tous ces plans-là n’ont jamais connu vraiment une mise en œuvre.

Ce qui veut dire qu’il y a beaucoup de constructions anarchiques ?

Exact. Il y a beaucoup de constructions anarchiques. Et cela ne fait qu’accélérer la vitesse de ruissellement des eaux superficielles. Donc toutes les eaux de ruissellement sont rejetées dans la rue. Mais dans la rue, il n’y a pas un système d’assainissement, il n’y a pas d’égouts. Et ce qui se passe, les petites ruelles sur des fortes pentes accélèrent l’érosion. Alors tout le monde est surpris. C’est ça qui se passe malheureusement le plus souvent.

Vous dites « pas d’égouts », pas de caniveaux. Est-ce que ce n’est pas la première mission d’un bourgmestre, d’un gouverneur que de construire les infrastructures nécessaires ?

C’est la première mission. Et je dirais, qu’il revient aux pouvoirs publics de mettre en place les infrastructures, de viabiliser, d’assainir le site. Cela est la première mission. Viabiliser, assainir, mais aussi il faut entretenir ce qui existe. Tous les collecteurs des grands caniveaux, les systèmes d’assainissement qui ont été mis en place à Kinshasa à l’époque coloniale. Vous êtes au centre-ville de Kinshasa, la Gombe, vous allez vous rendre compte que quand il pleut, même le boulevard du 30-Juin devient rivière, devient le fleuve. Il y a eu des immeubles qui ont été construits sur les collecteurs. Donc ils ont obstrué le système d’assainissement. Et dans cette stratégie nationale de l’habitat, qu’on appelle le Plan d’action national pour l’habitat, il y a l’inaction du pouvoir, je dois le dire et j’insiste, et je ne cesserai toujours de le dire.

Oui, parce que ce Plan d’action national pour l’habitat date déjà de 2002, c’est-à-dire de près de vingt ans.

Exact. Mais quand vous le lisez, il est toujours d’actualité et il tient compte aussi de l’accroissement de la population.

Et y a-t-il eu un début d’exécution de ce plan ou rien du tout ?

Rien du tout. Il n’y a eu aucune appropriation, uniquement pour faire des beaux discours.

Pour faire face à ce gros problème des constructions anarchiques, il y a peut-être une solution, c’est la délocalisation des habitants ?

Il faut dire ceci quand on parle de la délocalisation des habitants : j’aime parler de l’attachement au tissu urbain, c’est-à-dire le citadin est attaché à un site donné à un endroit donné de la ville. Il a son horizon, là où les enfants vont à l’école, là où il y a le centre de santé, là où il va travailler. Et quand vous les délocalisez, il reviendra toujours. Il y a une urgence qu’il faut faire. Il faut libérer les berges des rivières. Les rivières, ce sont des grands collecteurs naturels. Alors que les gens ont construit sur les berges des rivières. Les gens  ont construit des immeubles sur des grands collecteurs. Là, il y a une urgence. Là, on peut agir.

On a aujourd’hui peut-être quelque 12 millions d’habitants à Kinshasa et on en attend quelque 24 millions d’ici 2030. Comment faire face à cette explosion démographique en termes d’assainissement ?

Qu’est-ce qu’il faut faire ? Les actions, c’est de développer des parcelles assainies. C’est-à-dire des parcelles qui ont au préalable ont été viabilisées [pour lesquelles] on a tracé la voierie ; ont été assainies, on a amené l’eau, l’électricité, on a construit des ouvrages d’assainissement. Donc toutes les infrastructures techniques de base sont réalisées, au préalable avant toute construction, avant la construction de logement, avant la construction des équipements collectifs et d’autres encore.

La semaine dernière, après ces pluies torrentielles et ces nombreuses victimes, les autorités ont mis en cause le changement climatique. Qu’en pensez-vous ?

J’écarte cette hypothèse. C’est vrai il y a des crues du fleuve Congo pendant la saison des pluies. On pouvait penser qu’il y a 25 ans, il y avait aussi des fortes crues du fleuve Congo, c’est un peu cyclique.

Donc le changement climatique a bon dos ?

Exact. C’est un prétexte, je le dis, c’est un prétexte et on ne devrait même pas parler de changement climatique. Alors je me mettrai sur des villes situées sur la même latitude sud -4 degrés sud-, et quand je prendrai toutes ces villes, on devrait assister au même phénomène, alors que ce n’est pas le cas.

A quelles autres villes pensez-vous sur cette même latitude ?

Sur la même latitude, Kuala Lumpur parce qu’en Malaisie, on a pratiquement le même climat que le climat de Kinshasa, on a 4 degrés de latitude, on n’a pas assisté à cela. Maintenant, je prendrais Kananga [en RDC], on est toujours sur la même latitude, à l’ouest ; j’irai même à Libreville [capitale du Gabon], on est plus ou moins sur la même latitude, 4° latitude sud. J’écarte à priori cette hypothèque. Je me garde seulement une hypothèse due au ruissellement urbain.

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