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René Lefort: l'amnistie des prisonniers politiques éthiopiens est «inattendue»

Par Gaëlle Laleix

Le Premier ministre éthiopien, Hailemariam Dessalegn, a annoncé hier une amnistie pour les prisonniers politiques. Un centre de détention – dénoncé par les associations des droits de l'homme comme un haut lieu de torture pour les opposants – sera également fermé et transformé en musée. Le geste est aussi fort qu'inattendu, comme l'explique notre invité aujourd’hui, René Lefort, chercheur indépendant, spécialiste de l'Éthiopie. Il répond aux questions de Gaëlle Laleix.

RFI : Le Premier ministre éthiopien, Hailemariam Dessalegn, a annoncé hier une amnistie pour les prisonniers politiques. C’est une initiative qui étonne dans la mesure où cela fait trois ans que son gouvernement réprime avec violence toute opposition. Qu’est-ce qui a pu motiver sa décision ?

René Lefort : On n’y comprend vraiment pas grand-chose. Le Front populaire de libération du Tigré qui est le pilier de la coalition des quatre partis ethniques au pouvoir a tenu un congrès qui a duré 35 jours. Puis ensuite, la coalition elle-même a tenu une conférence spéciale qui a duré 17 jours. Tout le monde en attendait monts et merveilles. Et on en a sorti finalement deux communiqués absolument insipides, dans une langue de bois éculée. Donc la déception a été immense. Et deux jours plus tard, sans prévenir, sans que quoi que ce soit de connu se soit passé, très solennellement le Premier ministre annonce une mesure absolument spectaculaire et totalement inattendue, c’est-à-dire une sorte d’amnistie des prisonniers politiques. D’abord, il commence par reconnaître qu’il existe en Ethiopie des prisonniers politiques. Il l’avait toujours nié. Et reconnaître qu’il y avait des prisonniers politiques veut dire que cette démocratie, qu’il n’arrêtait pas de vanter d’avoir implantée en Ethiopie, avait pour le moins des lacunes. Ensuite, c’était vraiment la mesure symbolique, forte, que tout le monde attendait, qui pouvait signifier que le gouvernement, le régime avait réellement pris conscience de la gravité de la situation, de l’intensité de la crise. Et là, ce geste fort intervient donc hier. Maintenant, la prudence s’impose. Il faut voir dans quelle mesure cette amnistie sera effectivement implantée, quel sera son périmètre, est-ce qu’elle visera essentiellement les Oromos qui constituent le gros des prisonniers politiques, ou est-ce qu’elle visera aussi des groupes considérés jusque-là comme terroristes, je pense à des gens du Front de libération de l’Oromia ? Tout cela, ça reste à voir.

Pour rappel, des mouvements de contestation ont démarré en 2015, d’abord en région Oromo, puis Amhara, et enfin dans les régions des peuples du Sud. Il y a eu une cinglante répression, des mois d’état d’urgence. Du coup, on se demande pourquoi Hailemariam Dessalegn tend la main maintenant ?

Si vous regardez l’actualité de ces dernières semaines, il n’y a pratiquement pas un jour sans des heurts armés. Donc la situation reste extrêmement grave. Je répète, ce que l’on ne comprend pas, c’est pourquoi est-ce qu’à l’issue de ces interminables réunions, quand tout le monde attendait vraiment un message, il n’y a absolument rien qui sort ; et deux jours plus tard, cette nouvelle absolument spectaculaire. Ce qui s’est passé entre les deux, l’hypothèse que je fais, mais ce n’est qu’une hypothèse, c’est qu’ils se sont rendu compte que ce communiqué avait été catastrophique et qu’il devait par exemple faire quelque chose de significatif.

Parce qu’à l’issue de ces communiqués, il y a eu des réactions ?

Il y a eu une très grande déception,  y compris de supporters du Front populaire de libération du Tigré. Eux aussi attendaient quelque chose de vigoureux.

On observe des luttes inter ethnique dans le pays. Et est-ce que ce n’est pas cela finalement que le Premier ministre a souhaité désamorcer, c’est-à-dire des guerres internes qui pourraient nuire à l’intégrité de l’Ethiopie ?

Les manifestations continuent. Là-dessus en plus, il y a eu des conflits inter ethnique. Mais c’est cela le cœur du problème de la crise de l’Ethiopie. Le cœur du problème, c’est comment mener à son terme la décolonisation de ce qui a été un empire, puisque historiquement, ce sont les Amharas et les Tigréens du plateau abyssin, qui à la fin du XIXe siècle ont reconquis des populations périphériques, à commencer par les Oromos qui sont aujourd’hui les plus nombreux, et qui les ont asservis. Le Front populaire de Libération du Tigré, quand il est arrivé au pouvoir en 1991, a dit, on va résoudre le problème avec un système fédéral, avec une fédération ethnique de neuf Etats ethniques. Sur le papier, le problème était résolu. Dans la réalité, il n’était pas résolu parce que l’hégémonie ou la suprématie du Front populaire de libération du Tigré persistait. Et les Oromos ou les Amharas avaient le sentiment d’être devenus des citoyens de seconde zone. Donc ce qui est vraiment aujourd’hui en jeu, c’est un basculement qui est peut-être aussi décisif qu’a été la chute de Hailé Sélassié et la chute de Mengistu Haile Mariam. Ce qui est vraiment en jeu, c’est un équilibre honnête des pouvoirs et des ressources entre les différentes grandes ethniques de l’Ethiopie.

Cela fait 25 ans que le Front populaire révolutionnaire démocratique éthiopien (PRDF) est au pouvoir. Est-ce que là on est dans un basculement, parce que quand même le geste est historique ?

S’il est suivi des faits concrets, le geste est absolument capital. La décision annoncée par Hailemariam Dessalegn est une rupture complète avec tout ce qui a existé depuis des années. C’est en résumé la victoire des réformistes, au moins symboliquement.

Oui, car il y a quand même encore un flou énorme sur qui sera gracié, quand et comment ?

Absolument. Enfin, l’engagement en même temps est tellement fort et il est tellement spectaculaire qu’il sera très difficile ensuite au régime de tergiverser.

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