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Yan St-Pierre: au Nigeria, «le même regain de violence se reproduit chaque année»

Par Bineta Diagne

Boko Haram multiplie les attaques meurtrières ces dernières semaines dans l'extrême nord du Nigeria. Et cela alors même que l'armée affirmait, il y a tout juste un an, avoir repris de vastes pans de la forêt de Sambisa, bastion de la faction dirigée par Abubakar Shekau. Or, un an plus tard, l'accès à plusieurs localités du nord-est du pays est toujours aussi dangereux ; de nombreux villages sont encore régulièrement attaqués par Boko Haram. Notre invité, Yan St-Pierre, consultant antiterroriste au Modern Security Consulting Group, répond aux questions de Bineta Diagne.

RFI : Dans le nord-est du Nigeria, de nombreux villages sont régulièrement pillés, attaqués. Ces derniers jours, 25 bucherons ont été égorgés par Boko Haram, et ce alors que le président nigérian, Muhammadu Buhari, affiche un certain optimisme sur ce dossier. Comment peut-on interpréter ce regain de violence ?

Yan St-Pierre : C’est le même schéma qui se reproduit chaque année à partir de la mi-septembre. C’est une tendance qui est observable vraiment depuis 2012-2013. Et donc cela s’inscrit pratiquement dans une routine où, à la fin de la saison des pluies, Boko Haram est en mesure d’augmenter la fréquence de ses attaques. Cela s’inscrit vraiment dans une perspective historique qui ne semble pas avoir changé malheureusement, ni en intensité ni en fréquence au cours des cinq dernières années.

Dans une vidéo transmise à l’Agence France Presse, Abubakar Shekau, le leader historique du groupe jihadiste Boko Haram, affirme être en bonne santé, comme pour défier l’armée. Est-ce qu’on peut dire que le ton monte ?

Le ton qui monte vraiment, c’est celui de la qualité des attaques sur les forces armées au cours des derniers jours, des dernières semaines. Il y a eu une augmentation assez significative des attaques de Boko Haram sur des installations militaires ou des convois militaires nigérians. Cela en dit beaucoup plus qu’une fois de plus, un message audio ou une vidéo de Shekau qui affirme être en bonne santé. Oui, pour le côté des relations publiques, du côté propagande, le mythe Shekau y joue encore un grand rôle. Mais en termes de stratégie, en termes de réaction, c’est la qualité des attaques qui en dit beaucoup plus que tout ce discours-là de la part de Shekau.

Un nouveau chef des opérations militaires a été nommé récemment pour conduire la lutte contre Boko Haram au Nigeria. Comment interprétez-vous cette nomination ?

Malheureusement, plus ça change, plus c’est pareil. Il y a eu plusieurs commandants en chef au cours des dernières années qui ont tous proclamé un certain point, qu’ils avaient la situation en main.  Nos observations, c’est qu’il semblerait de nouveau s’agir d’un changement « esthétique ». Il s’agit vraiment de savoir si maintenant ça va le faire au niveau des troupes parce que Buratai avait déjà la réputation d’être un général qui était auprès de ses hommes, qui avait déjà une excellente réputation. Malheureusement, on a vu aussi que ses capacités étaient assez limitées et que les faits n’ont pas vraiment changé. Donc seul l’Etat pourrait vraiment dire si le changement actuel est plus qu’« esthétique ».

Pour en revenir à l’organisation de Boko Haram en tant que telle, c’est une organisation qui est divisée. Quelles observations faites-vous sur les modes opératoires mis en place, d’un côté par la faction d’Abu Musab al-Barnawi (fils du fondateur historique de Boko Haram, Mohammed Yusuf), et de l’autre par celle d’Abubakar Shekau ?

Fin du mois de mai, début du mois de juin, il y a eu vraiment un rapprochement entre les deux factions. Donc de part et d’autre, on comprend qu’il y a une nécessité de travailler ensemble, même s’il y a une division par exemple sur le fait d'attaquer des musulmans. Donc la différence, c’est surtout la qualité tactique et stratégique du côté de Barnawi, c’est quelqu’un de très patient, qui est très organisé, qui va souvent attaquer des cibles de plus grande qualité. C’est vraiment quelqu’un qui va être bien en mesure d’attaquer justement des postes militaires, des convois, avec une précision et une structure qui est assez impressionnante. D’autre part, on voit encore avec Shekau, c’est quelqu’un qui vise attaquer des installations ou des structures solides plutôt comme des mosquées, des attaques contre l’université de Maiduguri qui ont lieu assez régulièrement. Souvent, ces attaques sont attribuées à Shekau. Mais il y a des situations et ça se produit de plus en plus fréquemment au cours des derniers mois, où on voit les deux en même temps. Effectivement, ils apprennent à combiner leurs ressources, leur style, leur tactique. Et cette combinaison-là, s’ils arrivent vraiment à reconstruire les ponts comme on le voit en ce moment, à très long terme et même à moyen terme, c’est quelque chose qui pourrait être très dangereux pour le Nigeria parce que, eux, ont les capacités justement pour une guerre à long terme.

Et c’est très difficile également pour l’armée nigériane de faire face à une sorte d’ennemi invisible qui commet des attentats-suicides et qui utilise des enfants comme bombe humaine ?

Absolument. Le plus grave problème, c’est l’absence de confiance. Il y a même certaines zones où Boko Haram est un moindre mal, sous des circonstances actuelles, c’est effectivement un travail très difficile parce qu’il y a une dépendance de plus en plus accrue justement envers les milices, envers des unités de sécurité privées parce qu’il y en a dans le nord-est qui font en sorte qu’eux se prennent en charge d’essayer de filtrer les enfants qui pourraient commettre des attentats-suicides ou des femmes qui pourraient commettre des attentats-suicides. L’important, c’est de commencer à changer avec la qualité de la crédibilité, c’est ce qui rend leur travail encore plus difficile.

Au niveau sous régional, comment jugez-vous les efforts menés par la force multinationale mixte ?

C’est une force qui ne travaille pas du tout ensemble. Oui, sur papier,  il y a eu des améliorations, je pense notamment au niveau des communications. Mais les luttes internes, les luttes de pouvoir sont encore très présentes. Je pense notamment, il y a environ trois semaines, à une situation où l’armée camerounaise qui est intervenue en territoire nigérian, ils poursuivaient des membres de Boko Haram. Et c’est l’armée nigériane qui a imposé la limite parce qu’ils étaient frustrés de ne pas avoir été contactés. Ils ont déployé plus de militaires à la frontière camerounaise pour s’assurer que l’armée camerounaise ne puisse rentrer dans le territoire nigérian. Donc on assiste à plusieurs luttes de ce genre-là qui minent justement les efforts de la force multinationale mixte.

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