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Samir Abdelkrim: «L’Afrique est la dernière frontière à conquérir pour les GAFA»

Par Christophe Boisbouvier

Startup Lions, comment la révolution numérique africaine transforme le continent et change le monde, c'est le titre du livre que publie en décembre Samir Abdelkrim. Un livre disponible sur Amazon.fr. Samir Abdelkrim est un consultant français, créateur de la plateforme startupbrics.com. Il a enquêté pendant trois ans dans une vingtaine de pays africains. Les startups africaines vont-elles se faire manger par les géants du Net, comme Facebook et Google ? Samir Abdelkrim répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Vous qui avez tourné dans une vingtaine de pays africains, quel est le métier où la révolution numérique a changé la vie des gens ?

Samir Abdelkrim : Aujourd’hui, la révolution numérique transforme différents secteurs. J’ouvre mon livre avec le secteur de la pêche au Sénégal à Dakar où j’ai accompagné une après-midi entière, au printemps dernier, une start-up qui s’appelle « Awé Jeum », ce qui veut dire « je vends du poisson » en wolof. Cette start-up permet aux pêcheurs du marché de Soumbédioune de mieux vivre en vendant plus de poisson, plus rapidement, d’accélérer leur rotation, parfois en triplant leur chiffre d’affaires et aussi de vendre directement au consommateur, sans passer par les intermédiaires.

Beaucoup d’Africains doivent faire face à des pénuries exceptionnelles et utilisent les nouvelles technologies, leur téléphone ou Internet. Pour contourner ces pénuries, ils sont d’une créativité extraordinaire, non?

Absolument, c’est vraiment une innovation qui vient du bas. L’exemple que j’ai découvert, j’ai voulu un peu voir ce qui a donné naissance à M-Pesa, l’application mobile, archi connue qui permet en fait d’envoyer de l’argent de téléphone à téléphone, notamment en Afrique de l’Est. Au tout début des années 2000, il n’y avait pas de paiement mobile à l’époque, on pouvait juste acheter des minutes et les transférer. Des centaines de milliers de minutes de téléphone étaient achetées et voyageaient à travers le Kenya mais n’étaient jamais consommées. Et les opérateurs se sont rendus compte que des millions de Kényans utilisaient leur airtime [temps de diffusion] pour faire du troc. Il n’y avait pas à l’époque de paiement mobile mais c’était leur moyen pour eux de pirater la banque parce qu’ils étaient exclus des circuits bancaires. L’innovation organique, c’est quand les populations elles-mêmes, grâce au numérique, trouvent de manière spontanée des solutions pour pirater la pénurie et créer leurs propres infrastructures quelque part.

C’est-à-dire que si je n’ai pas de chaussures, que j’ai envie d’en acheter et que je n’ai pas de liquide, j’achète les chaussures et en échange, je donne au marchand de chaussures des minutes de téléphone ?

Les cas concrets c’était notamment dans les villages, dans les champs, ce qu’on appelle les « joikali », les « travailleurs journaliers » en swahili, les exploitants agricoles payés avec des minutes de téléphone. Lorsqu’on avait une dette vis-à-vis d’un boutiquier, on lui transférait des minutes par téléphone. C’est là véritablement que le « mobile banking », le paiement par téléphone, est né.

Est-ce qu’on a pu quantifier ce que les nouvelles technologies ont apporté à la croissance d’un pays comme le Kenya ?

Sur le paiement mobile avec M-Pesa, on estime qu’en 2017, les deux tiers de la population du Kenya utilisent le mobile banking, et ce n’est pas que du paiement qui se fait. C’est aussi tout un écosystème financier qui se développe notamment avec de l’épargne, des micro-prêts, des micro-crédits. Par exemple, des femmes entrepreneures qui peuvent contracter un microcrédit pour transformer un local en un salon de coiffure. Il y a donc un effet macroéconomique sur la transformation économique d’un pays notamment avec la formalisation de l’informel.

Est-ce-que cette expérience kényane marche en Afrique francophone ?

Il y a eu un effet de duplication. En Afrique francophone, ce sont plus des opérateurs comme Orange en fait qui développent des solutions de paiement mobile avec Orange Money notamment, avec un grand succès. Mais il y a plus d’un tiers du PIB du Kenya qui passe par le paiement mobile. C’est clairement le Kenya qui a le leadership sur cette technologie aujourd’hui en Afrique.

Le « mobile banking », le paiement par téléphone marche bien au Kenya mais est-ce que c’est un accélérateur de croissance ou est-ce-que c’est juste un gadget qui permet d’éviter de se promener avec du liquide dans les poches et éventuellement d’être agressé et de perdre son argent ?

C’est un accélérateur de croissance et c’est un outil qui permet de formaliser les échanges. Cela permet à des ménages qui étaient complètement dans l’informel et qui n’avaient accès à aucun service bancaire d’y avoir accès, d’emprunter. Cela permet de tenir une comptabilité. Cela permet d’exister, tout simplement, d’avoir une identité bancaire, via son numéro de téléphone qui devient le relevé d'identité bancaire (RIB) concrètement. Cela permet de payer la scolarité des enfants. Il y a des universités où l’on peut payer, de manière échelonnée, la scolarité, avec du paiement mobile.

Dans votre livre Startup Lions – au cœur de l’African tech, vous plaidez pour une révolution numérique sur tout le continent et vous remarquez que lorsque vous étiez à Nairobi, le patron de Facebook, Mark Zuckerberg y était également pour faire la promotion de Free Basics, un service d’internet gratuit, lancé par Facebook. Vous n’avez pas l’air d’être totalement enthousiasmé par cette proposition.

Ce que j’ai compris, c’est qu’aujourd’hui l’Afrique est la dernière frontière à conquérir pour les GAFA, à savoir Google et Facebook mais également SpaceX, la société spatiale d’Elon Musk. Il y a une espèce de course contre la montre à la connexion de l’Afrique. Aujourd’hui, l’enjeu c’est véritablement de créer un marché numérique africain unifié. L’Afrique doit créer ses propres infrastructures numériques. Il y a des enjeux de souveraineté numérique. Il faut trouver aujourd’hui des centaines de milliards de dollars pour pouvoir lancer des satellites africains, pour pouvoir apporter un internet africain, sauf que les moyens financiers des GAFA sont infiniment plus importants et qu’ils sont déjà en train d’accélérer.

La preuve avec Free Basics. Mark Zuckerberg offre un service d’internet gratuit qui peut intéresser des dizaines de millions d’Africains.

Oui, même des centaines de millions d'Africains, qui vivent dans ce qu’on appelle les « zones blanches », qui ne sont pas connectées, parce que les marchés occidentaux de Facebook sont saturés. C’est pas aux Etats-Unis ou en Europe que les GAFA dont Facebook vont faire leur croissance de demain. C’est en Afrique. Et la Chine est fermée, elle interdit Facebook. Et en fait c’est un Internet qui est fermé. Sur Free Basics, on ne peut pas naviguer sur Internet. On a accès à Facebook mais pas à Google par exemple.

Cela pose un problème crucial de neutralité d'Internet. Et la question est : qui va connecter l’Afrique en premier ? Les Africains eux-mêmes ou les GAFA? Et là se joue aussi la question de l’indépendance numérique. Et les start-up sont là pour montrer un chemin, pour montrer des solutions mais sans soutien de l’Etat, sans mobilisation des gouvernements, les start-up n’arriveront pas seules à peser, à connecter l’Afrique. Si la place reste vacante, d’autres l'occuperont et apporteront leur propre numérique aux Africains.

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