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Cécile Allegra: «L’autre rive de la Méditerranée est devenue l’antichambre de la torture»

Par Edouard du Penhoat

En cette Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, RFI se penche sur des violences encore peu documentées : celles que subissent les femmes qui prennent les routes de l’exil en Afrique. À chaque étape de leur voyage, elles courent le risque des agressions sexuelles et des viols, et les traumatismes qui en résultent sont encore largement sous-évalués. Cécile Allegra est journaliste et documentariste, présidente de l’association Limbo qui vient en aide aux réfugiés victimes de tortures. Elle explique tous les dangers que courent les femmes qui s’engagent sur les routes migratoires.

RFI: En ce 25 novembre, Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, on s’intéresse à une question spécifique - qui est peut-être un peu moins traitée quand on parle des migrants, des routes migratoires et de la migration -  c’est celle concernant les violences que les femmes peuvent subir lorsqu’elles empruntent ces routes. Si vous deviez définir les grands traits, quelles sont ces violences ?

Cécile Allegra: Elles sont de différentes natures. D’abord, avant de partir, elles savent pertinemment qu’elles encourent de très grands risques. Le premier d’entre eux est celui d’être violées et donc, d’avoir une grossesse non désirée en cours de route. Dû à cela, elles se font placer souvent des implants, dans des conditions qui sont très compliquées d’un point de vue sanitaire. Une partie de ces femmes ne peut cependant pas le faire tout simplement parce qu’elles n’anticipent pas la violence qu’elles vont subir sur la route. Il y a donc les femmes qui ont été averties et qui prennent les devants mais qui s’exposent à des complications sanitaires en plaçant des implants dont on ne connaît pas vraiment la durée et celles qui ne peuvent rien faire et qui partent à l’aventure, sans savoir ce qui les attend. Ça, c’est le début.

Ainsi, la première des violences que subissent ces femmes commence avant même le début de l’exil, avec ces opérations chirurgicales qui sont extrêmement risquées ?

Oui, et nous parlons là des femmes qui sont prévenues et qui osent faire cette démarche. Vous voyez donc tous les obstacles qui se dressent sur la route d’une femme qui, avant même son départ, anticipe la violence sexuelle qu’elle va subir, s’y résigne et essaie de faire quelque chose pour minimiser cet impact.

Le deuxième de ces dangers, c’est que tous les hommes qu’elles croisent sont des menaces potentielles ?

Evidemment, à toutes les étapes, elles sont accompagnées de passeurs de différentes natures. Prenons par un exemple une femme qui quitterait l’Erythrée. Elle est accompagnée jusqu’à la frontière par un soldat ou un policier véreux qui lui extorque de l’argent. Déjà à cette étape-là, elle peut être l’objet de violences sexuelles. Ensuite, elle passe la frontière et là, il y a des kidnappeurs qui l’attendent. Puis, en réalité, elle se retrouve dans un poste de police, perdue dans la brousse et entourée d’hommes qu’elle ne connaît pas, peut-être avec deux ou trois autres personnes et là, à nouveau, elle peut être l’objet de violences sexuelles.

Ensuite, il y a une troisième partie du voyage qui consiste à être acheminée vers ce qu’on appelle les « Warehouse », c’est-à-dire des grands entrepôts dont certains sont par exemple situés dans la banlieue d’Assouan, en Egypte. Là, vous avez des centaines et des centaines de personnes qui sont agglutinées dans des hangars en préfabriqué et, évidemment, là aussi, les violences sexuelles guettent ces femmes.

Les violences sexuelles qu’elles peuvent subir pendant leur voyage, c’est aussi le risque d’une grossesse pour ces femmes ?

Oui. En cours de route, certaines se retrouvent enceintes et cela complique leur voyage parce qu’elles subissent beaucoup plus les effets du climat, les privations de nourriture et les coups parce que évidemment les coups n’épargnent pas les femmes enceintes.

Elles arrivent donc dans ces conditions que l’on sait, blessées dans leur chair, jusqu’aux camps de détention, situés en Libye où elles vont là aussi et une nouvelle fois subir des violences sexuelles.

J’insiste parce que c’est vraiment la répétition de ces violences à tous les étages qui permet, je pense, à l’opinion publique de comprendre la gravité de ce que ces femmes traversent sur leur parcours migratoire qui est plutôt un parcours de trafic. Ça ne participe d’aucun choix de leur part.

Est-ce que les éventuelles structures qui leur viennent en aide peuvent mesurer l’ampleur des ravages que ces femmes ont dû subir ?

Personne n’est encore assez formé, tout simplement parce qu’on n’a pas compris qu’il n’y a pas que les naufrages en bateau - qui sont évidemment monstrueux - mais qu’avant, il y a eu en moyenne trois ans d’exil avec des tortures à tous les niveaux, à toutes les étapes, avec des reventes et des abus sexuels. Ces femmes nous arrivent dans un état de détresse, avec des problèmes physiques et psychiques considérables.

Dans ce que vous dites, il semble impossible de réparer ces femmes. Dans ce cas-là, la seule et unique solution ne se trouve-t-elle pas en amont, avant le départ ?

Je vais vous répondre avec mon opinion personnelle. Personnellement, je suis profondément convaincue que la solution ne se trouve pas uniquement en amont, mais que nous avons, nous, une responsabilité de prendre en compte les souffrances psychiques et physiques de ces femmes qui arrivent en Europe et de leur offrir un système de soins et d’accueil qui tienne compte de ces souffrances.

Par la décision que nous avons prise, en Europe, de fermer nos frontières, nous les condamnons à un exil qui les livre à des criminels qui font du bénéfice. Sur la souffrance et sur toute cette torture, sur ce temps passé et cette espèce de projection dans une non-vie dans cette vaste antichambre de la torture qu'est devenue l’autre rive de la Méditerranée, nous avons, oui, une responsabilité en termes d’accueil et que les pays européens ont vraiment du mal à endosser aujourd’hui.

Le site internet de l'association Limbo.

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