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M.Péron-Doise: la base chinoise à Djibouti est «une plateforme stratégique»

Par Carol Valade

Trois navires de la marine chinoise ont quitté mardi dernier le sud de leur pays. A leur bord, les premiers effectifs qui vont rejoindre la nouvelle base militaire chinoise de Djibouti, la première sur le continent africain. Annoncé début 2016, ce projet d’envergure a pour but officiel de fournir des escortes navales en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, par où transite une grande partie des importations chinoises d’hydrocarbures. Il est aussi question d’apporter de l’aide humanitaire et de protéger les ressortissants chinois en Afrique. Cetle base est également un pivot placé sur les «nouvelles routes de la soie», vaste projet visant à relancer l’économie chinoise via un grand corridor commercial passant notamment par la corne de l’Afrique pour finalement relier l’Europe. A Djibouti, la Chine vient rejoindre la France, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, l’Italie et l’Union européenne. Les grandes puissances regardent d’un œil inquiet l’arrivée de ce nouveau voisin, qui ne communique que très peu sur les capacités de son centre opérationnel. La Chine affirme son statut de grande puissance en se positionnant sur l’une des voies maritimes les plus fréquentées au monde, au carrefour des échanges entre l’Afrique de l’Est, la péninsule arabique, l’Asie et l’Europe. Spécialiste de la marine chinoise, Marianne Péron-Doise est chercheure à l’Irsem, l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire.

Marianne Peron-Doise, chercheuse à l'IRSEM. defense.gouv.fr

Rfi : Mariane Péron-Doise, en 2015 déjà le Livre blanc de la défense chinoise affirmait que Pékin devait devenir une superpuissance navale. Aujourd’hui un pas en avant a été fait avec l’installation de cette base militaire à Djibouti. Que sait-on aujourd’hui des caractéristiques de cette base ?

Mariane Péron-Doise : Je dois dire qu’il y a une certaine discrétion de part et d’autres d’ailleurs ­– c’est-à-dire autant du côté djiboutien que du côté chinois – concernant les caractéristiques de cette base. Mais on peut déjà savoir qu’il y a un terrain d’environ 36 hectares qui devrait être consacré à l’établissement de cette base, où on imagine qu’il y aura certains ateliers de réparation, des ateliers de stockage, un certain nombre de mouillages. Le chiffre de cinq mouillages a été avancé, autant d’ailleurs pour les bâtiments de commerce que pour des bâtiments militaires.

Les autorités chinoises préfèrent parler de base logistique plutôt que de base militaire ?

Oui, une base logistique qui a tout de même une relative logique. Depuis 2008, toutes ces années passées à la lutte anti-piraterie, c’est vrai qu’il a fallu faire face à des problèmes de ravitaillement, à des problèmes de réparation. Et la marine chinoise s’est aperçue qu’elle ne bénéficiait d’aucune facilité particulière dans l’océan Indien pour y effectuer des activités de nature logistique. Non seulement évidemment au bénéfice des bateaux, mais au bénéfice des équipages. Les équipages chinois ayant été mis à mal par ces longues périodes à la mer sans capacité de repos.

Et pourquoi dit-on de cette base qu’elle est unique en son genre ?

Indépendamment d’une base, il s’agit bien d’une plateforme stratégique, tant économique que militaire, que la Chine s’est octroyée à Djibouti. C’est-à-dire qu’il y a tout un ensemble de contrats, de concessions, d’investissements, de nature commerciale et financière, qui vont évidemment profiter aux intérêts marchands chinois. Mais correspondent aussi à des besoins côté djiboutien, puisque derrière Djibouti il y a la mise en valeur -grâce à des connexions ferroviaires et surtout à la rénovation et à la création d’infrastructures portuaires- (de tout) un commerce régional qui va pouvoir se désenclaver. Il y a aussi la rencontre avec certaines ambitions propres à Djibouti qui depuis les années 2000 se targue de vouloir être hub [plateforme] régional en matière stratégique et en matière économique.

La Chine va donc pouvoir utiliser cette base pour protéger ses investissements sur le continent, mais aussi ses ressortissants. Ils seraient plus d’un million en Afrique. Des ressortissants qu’il faut évacuer en cas de crise.

C’est vrai qu’avec le développement d’investissements et l’importation de grandes compagnies chinoises liées aux télécommunications, liées au bâtiment dans l’ensemble de l’Afrique, il y a tout autant de ressortissants chinois dans des zones potentielles de crise qui sont à évacuer. Et le fait à la fois de posséder une marine qui a l’habitude d’aller très loin et qui est capable d’effectuer des déploiements sur une longue durée, mais aussi de bénéficier de facilités portuaires, répond également à ce souci de la Chine de protéger ses ressortissants.

Cette installation militaire a aussi une portée symbolique forte. A Djibouti, la Chine rejoint la France, les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Italie ou le Japon, qui disposent tous de bases militaires. Est-ce que c’est un moyen d’affirmer son statut de grande puissance ?

Cette base militaire qui n’ose pas dire son nom montre une certaine forme de normalisation de la puissance militaire chinoise. C’est vrai qu’il y a un certain nombre de commentaires alarmistes qui accompagnent comme toujours de nouvelles initiatives chinoises. Mais n’oublions pas que la Chine est membre du Conseil de sécurité des Nations unies, qu’elle participe très activement aux opérations de maintien de la paix de la communauté internationale en Afrique. Et c’est vrai qu’à ce titre ces installations logistiques à Djibouti vont profiter bien sûr à la marine, mais vont pouvoir aussi servir de base de pré-déploiement pour tout un ensemble de troupes chinoises qui seront vraisemblablement appelées à être déployées comme c’est le cas au Sud-Soudan ou dans d’autres zones de crise en Afrique.

Autre sujet d’inquiétude pour Washington, il s’agit des capacités de projection qu’apporte aux militaires chinois cette nouvelle position africaine.

Et en dehors des Etats-Unis, il y a l’Inde qui regarde avec un certain déplaisir cette installation dans un océan qui porte son nom. Vous avez dans l’esprit de certains stratèges américains ou indiens la concrétisation de la fameuse théorie du collier de perles, qui depuis une dizaine d’années essayait d’expliquer une tentation chinoise de vouloir négocier un certain nombre de bases à certains pays amis. On a souvent parlé de la base pakistanaise de Gwadar ou de certaines facilités au Sri Lanka, avec comme optique globale de pouvoir être présent sur l’ensemble du pourtour, non seulement africain, mais l’ensemble du pourtour de l’Indo-Pacifique.

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