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Publié le • Modifié le

La mort d’Olof Palme et les folles vérités de Stieg Larsson

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Couverture du livre de Jan Stocklassa, «La folle enquête de Stieg Larsson». (Flammarion, 2019) Flammarion

Le 28 février 1986, le chef du gouvernement suédois Olof Palme est tué en plein cœur de Stockholm. Alors que la police accumule erreurs et fausses pistes, le journaliste Stieg Larsson rassemble une documentation colossale afin de déterminer les mobiles du crime et l’identité des assassins. En 2013, Jan Stocklassa découvre ces archives oubliées et poursuit l’enquête.


Il fait -7˚ ce soir-là dans le quartier de Norrmalm. Rares sont les passants à croiser le ministre d’État Olof Palme et son épouse Lisbeth alors qu’ils rentrent chez eux à pied, après avoir discuté avec leur fils et sa petite amie du dernier film de Suzanne Osten qu’ils ont vu ensemble au cinéma. L’idée d’une sortie familiale s’est faite jour en fin d’après-midi, alors même qu’Olof Palme a déjà accordé un congé à ses gardes du corps.

L’homme qui ne laissait personne indifférent

Ce qui pourrait paraître une imprudence n’a rien de surprenant en Suède où le modèle d’une société ouverte suppose que ses dirigeants aient la vie la plus ordinaire et transparente possible. Il faut dire que le dernier assassinat politique remonte ici à 1792, quand le roi Gustave III a été mortellement blessé par un coup de pistolet pour avoir mécontenté la noblesse du pays.

Olof Palme est, dans les années 1980, l’un des dirigeants les plus admirés et détestés dans le monde. Secrétaire général du très puissant Parti social-démocrate suédois des travailleurs depuis 1968, il a succédé au très long règne de Tage Erlander, chef de cinq gouvernements successifs de 1948 à 1970, et est revenu au pouvoir après une brève parenthèse centriste et libérale entre 1976 et 1982.

Issu de la grande bourgeoisie conservatrice, Olof Palme s’engage à gauche dès les années 1950 et garde de ses études en Ohio un sentiment de révolte contre les ségrégations et les inégalités. Pour beaucoup de celles et ceux qui partagent ses origines sociales, il est perçu comme un traître.

Adepte d’une « troisième voie » alors que la guerre froide s’éternise, il a dans sa carrière renvoyé dos à dos l’intervention étasunienne au Vietnam et celle de l’URSS en Afghanistan. Il se présente aussi comme un farouche opposant à l’apartheid en Afrique du Sud. Il n’en faut pas moins pour qu’il soit considéré par certains comme un suppôt du libéralisme et par d’autres comme un agent du KGB.

Un crime parfait, exécuté par un amateur

Il est 23h21 quand le couple Palme s’apprête à traverser la rue Tunnelgatan le long de la rue Sveavägen. À cet instant, un homme se rapproche soudainement d’eux et fait feu à deux reprises avec un revolver de calibre 357 magnum. La première balle touche mortellement le ministre d’État, la seconde blesse légèrement sa femme. L’assassin s’enfuit aussitôt dans la rue Tunnelgatan, et disparaît en haut des escaliers.

Contrairement à ce que dira la police, rien ne laisse penser à l’action d’un tueur professionnel, ni l’arme, un revolver puissant interdisant l’usage d’un silencieux et le tir précis de plusieurs balles pour s’assurer que la victime ne survivra pas, ni la munition blindée réputée peu destructrice, ni la fuite à pied par une montée d’escalier de 86 marches, qui aurait pu faciliter l’interception de l’exécutant par un passant ou une patrouille de police.

Pour le reste, les forces de l’ordre tardent à intervenir, le périmètre de sécurité est si limité que les projectiles sont retrouvés par des passants, les autorités sidérées ne savent pas à qui confier l’enquête qui, très vite, s’enferre sur une piste extravagante : l’assassinat aurait été commandé par le PKK, dont le siège est à proximité du lieu où l’on a perdu la trace du tueur.

Stieg Larsson mène l’enquête

Le journaliste Stieg Larsson s’intéresse déjà à cette époque aux faits et gestes de l’extrême droite. En 1991, il lui consacre un livre, puis un second quatre ans plus tard centré sur les démocrates de Suède, un microparti infesté de néonazis dont il pressent la fulgurante ascension - il obtiendra presque 20 % des voix aux élections de 2018, au prix d’une vague normalisation.

Dans une lettre écrite à des amis moins de trois semaines après le meurtre, il évoque l’hypothèse d’un exécutant d’extrême droite et celle d’un réseau organisé en lien avec les services secrets sud-africains, motivés moins pas la défense de l’apartheid que par celle des ventes d’armes menacées par la commission Palme.

« C’est la première fois dans l’histoire, je crois, remarque-t-il encore, qu’un chef d’État est assassiné sans qu’on ait la moindre idée de l’identité de son assassin. » Trente-trois ans plus tard, du moins en ce qui concerne la version officielle, cette phrase est toujours d’actualité.

Ni la fondation d’« Expo » en 1995, trimestriel dédié à l’antifascisme, ni l’écriture de la trilogie Millénium qui le rendra mondialement célèbre quelques mois après sa mort en 2004, ne le détournent de son intérêt pour l’affaire Olof Palme.

Jan Stocklassa, de la diplomatie au journalisme gonzo

Tout en serait resté là sans la curiosité d’un ancien diplomate et homme d’affaires suédois, Jan Stocklassa. Alors que ce dernier ambitionne d’écrire un livre sur l’influence que peuvent avoir les lieux sur les personnes qui commettent des crimes, il commence à s’intéresser à la mort d’Olof Palme et découvre les archives conservées au siège d’Expo.

La lettre de Stieg Larsson précédemment citée s’y trouve, elle constitue à ses yeux un excellent début, et il obtient l’autorisation d’exploiter l’ensemble de la documentation. Très vite, il se rend compte que le travail de son prédécesseur a déjà écarté nombre de fausses pistes et constitue un formidable accélérateur pour la résolution de l’énigme.

Par-delà l’exploitation de ces sources, il s’est lancé à son tour dans une enquête de huit ans, dont le livre paru cette année en France sous le titre La folle enquête de Stieg Larsson est le premier aboutissement. Traduit dans plusieurs langues, il semble n’avoir eu dans son pays d’origine qu’un écho relativement limité, malgré le travail accompli.

Journaliste amateur, Jan Stocklassa s’y met en scène dans ses recherches de témoignages, trouvant une alliée inestimable dans la figure d’une jeune femme tchèque qui use de son réseau et de son pouvoir de séduction pour pirater échanges de courriels et de messages sur les réseaux sociaux, obtenir des confessions enregistrées sur des micros-espions avec de possibles protagonistes de cet assassinat et donner à cette enquête les allures d’un véritable roman d’espionnage. L’auteur en est convaincu : la résolution de l’affaire est désormais bien proche.

Jan Stocklassa, La folle enquête de Stieg Larsson, Flammarion, 2019. Traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes.


Depuis 1986, la police n’a jamais clos le dossier, qui continue de hanter la Suède, si l’on en croit l’historien Tomas Lindbom : « Le nom d’Olof Palme existe toujours dans la mémoire des Suédois, jeunes y compris. Jusqu’à cet attentat, nous avons cru que la Suède était un pays sans grands conflits, où ce genre d’événements était tout simplement impensable. Cela ne veut pas dire que les Suédois de 2019 voient dans cet assassinat l’origine de leur innocence perdue. Qu’ils soient plus pessimistes aujourd’hui sur la société ne les a pas amenés à formuler une explication historique ».

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