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Imaginaires numériques, l’idée d’un autre horizon

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Performance de Lawrence Malstaf à la Cité du Livre dans le cadre de «Chroniques. Biennale des imaginaires numériques» à Aix et Marseille. Siegfried Forster / RFI

Jules Vernes nous a fait voyager au centre de la Terre, George Orwell au centre de nos cauchemars, et à chaque fois, la technologie avait un rôle à jouer. L’avènement de l’univers numérique bouleverse nos repères et nos imaginaires. La première édition de « Chroniques. Biennale des imaginaires numériques » se déploie dans 18 lieux d’Aix-en-Provence et de Marseille, dans le sud de la France. Elle donne à une quarantaine d’artistes internationaux la possibilité d’explorer et d’exprimer leur imaginaire numérique et de le partager avec nous.


Ils ont l’air fascinés, presque hypnotisés face à cette œuvre monumentale qui crache des lumières et des sons électroniques tout en inventant un nouveau langage visuel. On est devant un centre commercial en plein cœur d’Aix-en-Provence. Les enfants osent en premiers toucher ce monolithe, vanté, à juste titre, comme interactif par l’artiste canadien Daniel Iregui. Des jeunes de 5, 8 ou 10 ans montrent aux adultes comment faire avant d’essayer tous ensemble et de façon impavide de tripoter la surface et de balayer l’écran pour apprivoiser les signes aussi lumineux que convulsifs de cette œuvre baptisée Control No Control.

« Aujourd’hui, on vit dans un monde tout numérique qui façonne nos imaginaires, qui diffracte nos espaces et nos corps et qui transforme nos relations au monde et aux autres, explique Mathieu Vabre, l’un des deux directeurs de Chroniques, la nouvelle Biennale des imaginaires numériques à Aix et Marseille. C’est toute une culture qui est en train d’émerger et qu’on questionne ici. »

L’impact du numérique sur nos imaginaires

Dans ce monde numérique qui s’accélère sans cesse, où une nouveauté chasse l’autre et où les horizons se démultiplient, a-t-on encore le temps de construire son imaginaire ? Pour Mehdi Benboubakeur, directeur général du Printemps numérique à Montréal, dont la dernière édition a attiré 750 000 personnes, sa seule certitude est que « l’homme doit rester au centre ». Pas facile quand on sait que les bouleversements, « avec le numérique, cela se passe extrêmement vite. On n’a pas le temps de se poser pour voir l’impact de ces pratiques numériques sur nos vies. Comment peut-on avoir un imaginaire quand on n’a pas le temps de vivre déjà ce qui est en train de se passer ? »

Quelles sont les pressions exercées sur nos corps et nos esprits ? L’artiste transdisciplinaire Rocio Berenguer parle dans son spectacle Ergonomics d’un « corps urbain », d’un « corps-cyborg », résultat d’un monde de plus en plus normatif et intrusif. Pour cela, il semble presque naturel que l’artiste flamand Lawrence Malstaf nous présente à la Cité du livre en quelque sorte la part incompressible de l’être humain : trois performeurs se retrouvent enfermés dans des sacs en plastique transparents dont l’air est progressivement retiré. Une performance montée en triptyque comme les trois croix plantées à Golgotha.

Mettre des choses simples ensemble

Il se décrit comme scénographe, éclairagiste et plasticien de l’air, de la lumière et de la matière. Dans la Chapelle (désacralisée) de la visitation à Aix, Guillaume Cousin tire au canon pour nous entourer du Silence des particules. Au-dessus de l’autel, un gros canon à fumée expulse ses particules et nous fait sentir le vide qui nous entoure. L’imaginaire numérique est au cœur de l’action : « Il permet d’aller très loin dans l’écriture de la partition, dans la façon dont cette machine bouge, interagit, se boucle… il donne l’instruction, oriente le mouvement, il a une part centrale qui est celle du cerveau. »

L’Allemand Robert Henke, artiste-musicien-plasticien de musique électronique, s’amuse à enthousiasmer les foules avec des choses inexistantes. L’effet de ses distorsions géométriques et sonores repose sur la lenteur de nos organes de perception : « On voit des choses qui en réalité n’existent pas, parce que l’œil réagit très lentement aux changements. » Pour sa performance de laser et de sons numériques, Lumières III, il revendique plus un parti pris artistique que technologique : « L’imaginaire généré par l’ordinateur se révèle chez moi dans le fait que je mets des choses très simples ensemble. Ce n’est pas important que je projette 50 000 polygones par seconde. La seule chose importante est si je ressens quelque chose. Chez moi, cela fonctionne, sinon, je ne le ferais pas, et chez le public cela fonctionne aussi, sinon, personne ne viendrait… [rires] »

La révolution numérique, existe-t-elle ?

Pousser notre imagination vers ses paradoxes semble aussi être le crédo de l’artiste Florian Schönerstedt. Comme une œuvre d’art au musée, il a mis un mètre carré de pavés, symboles de la révolution, sur un socle. À côté, il propose aux visiteurs une expérience virtuelle nommée Révolution au m2. Un par un, il a scanné tous les pavés du mètre carré pour les mettre à disposition de ses cobayes équipés de casques de réalité virtuelle. « Au final, les gens voient quelqu’un interagir avec le symbole de la révolution, mais on le voit désincarné, tendre vers autre chose. Et cette autre chose, c’est la question de la révolution numérique que j’essaie de soulever. Qu’est-ce qu’elle apporte et vers où va-t-on avec ça ? Surtout : y a-t-il révolution numérique ? Est-ce que c’est vraiment une révolution ? »

Incontestablement, notre condition moderne a grandement évolué avec la société numérique. Pour Mathieu Vabre, notre regard sur le monde a changé de l’horizontal au vertical : « Avec la perception du territoire à travers Google Earth, les drones, les satellites, on est dans une posture de lévitation, d’observation du monde. Aujourd’hui, on se repère dans l’espace grâce à ces technologies. On est de plus en plus dans une position d’observation verticale où notre regard passe quotidiennement de notre vision naturelle horizontale à un regard vertical par le haut. »

« Le Silence des particules », de Guillaume Cousin dans la Chapelle de la visitation dans le cadre de « Chroniques. Biennale des imaginaires numériques » à Aix et Marseille. Siegfried Forster / RFI

Un coucher de soleil sur Mars

Et si on ne renversait pas seulement nos vies et nos visions, mais changeait de planète ? À la Friche La Belle de Mai à Marseille, Félicie d’Estienne d’Orves nous subjugue avec une expérience extra-planétaire et incroyablement poétique, un coucher de soleil vu de la planète Mars, enregistré grâce aux petits robots envoyés sur la planète rouge : « Ce coucher de soleil se rapproche beaucoup du nôtre, sauf que les couleurs sont inversées. Quand le soleil s’approche de l’horizon, on a tout un effet de bleu autour du soleil qui va se dégrader vers le rouge… Il y a cette idée de continuum entre cette illusion de coucher de soleil - qui ne se couche pas plus sur Mars que sur Terre - et cette idée : dans quel horizon peut-on se projeter aujourd’hui ? L’horizon, c’est quelque chose qu’on perçoit, mais qui est aussi une illusion d’optique. »

Pour elle, le numérique permet de parcourir d’autres visions comme d’autres planètes : « Ce que je trouve intéressant dans le numérique, c’est la façon dont on peut être ici et maintenant dans son corps, à un endroit précis, et en même temps projeter son esprit dans d’autres espaces-temps. »

La toile n’a pas de traces

Moins romantique, mais aussi percutante s’avère l’installation de Jean-Benoît Lallemant. Le peintre et historien de l’art expose une simple surface type monochrome. Sous nos yeux, cette toile de lin se transformera en terrain de guerre. Un mécanisme numérique derrière les châssis envoie des petits pics sur la toile, et cela chaque fois quand il y a des frappes aériennes des drones américains au Wasiristan et au Yémen. Ainsi, il dénonce le décalage de plus en plus grand entre le soldat et sa cible, et entre l’événement et le public : « La toile n’a pas de traces, n’a pas d’impact, à l’image du soldat qui, lui, ne va jamais être impacté. C’est aussi à l’image de l’opinion publique qui ne va jamais être impactée par ces images choquantes. » Avec une simple toile de peinture, l’artiste rend ingénieusement visible cette cyberguerre censée rester cachée.

La mise en images des guerres numérisées et automatisées est au centre de l’installation informatique d’Alain Josseau, Automatique War. « L’idée principale était de créer un scénario de science-fiction où les humains auraient complètement disparu de la Terre et qu’il ne resterait plus que les machines. Mais étrangement, s'il ne reste plus que des machines sur la Terre, elles continueront à faire la guerre, par des machines automatiques. » Et comme une espèce de nostalgie des humains, on voit même ressurgir un journal télévisé : « Il y a des journalistes qui parlent, mais ce sont des avatars, des photographies animées. Tout est faux dans ce journal : le studio, les journalistes… »

Où est aujourd’hui l’espace de liberté et de rêve ?

« Dans l’exposition, il y a un axe assez important sur la militarisation de ces outils-là qui servent à observer la planète, remarque Mathieu Vabre. Il est vrai, ce rêve d’envol qui était une condition de la liberté de l’homme – le ciel était cet espace de liberté et de rêve – aujourd’hui, il est aussi colonisé par ces outils-là. »

En attendant, Moussa Sarr a réalisé son rêve : construire un véritable tapis volant, Rising Carpet, un tapis de prière fusionné avec quatre petits drones et piloté avec une télécommande. « J’aime bien dire que c’est le premier vrai tapis volant au monde. L’idée était de remplacer la magie par les nouvelles technologies pour rendre un rêve possible. Je n’ai pas pris un drone qui soulève un tapis. J’ai bien créé un objet hybride, un mélange entre un tapis et un drone. »

Son œuvre parle à la fois de l’élévation spirituelle et de la menace potentielle générée par les innovations : « Si je donne la télécommande à une mauvaise personne, elle pourrait faire un carnage avec ce tapis. » Sinon, il admet volontiers de bien aimer l’idée de l’imaginaire numérique, « parce qu’on ne sait pas où sont les limites. Il faut toujours tester, évoluer, avancer, mais en sachant ce qui s’est fait avant, on ne peut plus avancer comme ça, de manière posée. »

Voir plus loin vers le futur

Un avis et un enthousiasme partagés par Alain Thibault, venu du Canada pour partager avec les festivaliers d’Aix et de Marseille ses expériences en tant que directeur artistique du Festival Elektra et de la Biennale internationale des arts numériques de Montréal : « Je pense qu’on vit dans une ère quand même assez excitante. L’imaginaire numérique fait en sorte qu’on voit un peu plus loin vers le futur. On est parti des arts électroniques pour arriver aux arts numériques, et puis maintenant, on parle un peu plus d’art contemporain numérique. Il se passe vraiment quelque chose d’intéressant à ce niveau-là. »

Lire aussi : Hiroaki Umeda, l’art du mouvement et l'imaginaire numérique, rfi, 11/11/2018

Chroniques. Biennale des imaginaires numériques, jusqu’au 15 décembre, à Marseille et Aix-en-Provence.

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