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Publié le • Modifié le

[Lettres du monde] Judas décrypté par Amos Oz

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Amos Oz, célèbre écrivain israélien, à Leipzig en Allemagne, le 14 mars 2013. AFP PHOTO / Marc Tirl

Dans l’Histoire, la trahison de Judas joue un rôle crucial. Une attitude différente, et la face du monde en eût été changée. On se souvient du livre de Roger Caillois, en 1965, intitulé Ponce Pilate. Après avoir écouté toutes les parties, le gouverneur romain de Jérusalem décide de libérer Jésus. Ce dernier vit jusqu’à un âge avancé et ses fidèles demeurent une petite secte limitée à la Palestine.

En 2006, le National Geographic a permis d’accéder à l’Evangile de Judas, texte du IIe siècle d’inspiration gnostique, découvert en Egypte contemporaine. Jésus demande spécifiquement à Judas de le débarrasser de son enveloppe charnelle. Son disciple l’aurait donc trahi sur ordre.

Dans un roman récent*, l’écrivain israélien Amos Oz développe une théorie intéressante. Judas, peut-être chargé d’espionner le jeune prophète, gagne en tout cas la confiance de Jésus. C’est le plus aisé et le plus intelligent des disciples, on lui confie le budget du groupe. Il se prend d’une grande admiration pour le prêcheur, au point qu’il se persuade que ce dernier est bel et bien le Messie.

Il incite Jésus à monter à Jérusalem et s’en va convaincre les grands prêtres et les autorités romaines que Jésus n’est pas un exalté comme les autres, mais une menace pour leur pouvoir. Convaincu que Jésus se détachera de sa croix et instaurera enfin le Royaume de Dieu, Judas est désespéré face à l’issue fatale, et ne trouve comme issue que le suicide. Son image de traître dans l’historiographie chrétienne servira de prétexte aux persécutions des Juifs.

Amos Oz a glissé ces considérations dans une histoire envoûtante qui se déroule pendant l’hiver 1959 dans une Jérusalem glaciale. Le jeune Shmuel Asch trouve un emploi de garde-malade dans une maison discrète, habitée par un vieillard imprécateur et sa belle-fille détective. Chacun vit enfermé dans son passé (perte d’un fils pour le premier, d’un mari pour la seconde et d’une fiancée pour Shmuel).

A force d’écouter le vieux militant et de croiser la furtive Atalia, le jeune homme reconstitue un pan caché de l’histoire de l’Etat hébreu. Il existait des Juifs hostiles à la création de l’Etat d’Israël. Amos Oz, sioniste dans ses jeunes années avant de rejoindre le courant travailliste, détaille le point de vue des personnes opposées à la création d’un Etat juif, soit par idéalisme, soit par une vision à long terme. Elles furent considérées comme des traîtres par la majorité des Israéliens. Mais qui est le traître de qui ?

Shmuel s’intéresse aux sources juives sur Jésus. Elles cherchent souvent à mettre en doute ses racines juives (fils d’un officier romain selon certains, d’un étranger selon Maïmonide). Le vrai fondateur du christianisme, estiment-ils, c’est Paul de Tarse, l’inlassable voyageur du monde méditerranéen.

« Plus les Juifs contestent les histoires surnaturelles sur la conception de Jésus, sa vie, sa mort, plus ils s’évertuent à esquiver la dimension spirituelle et morale de son message ». Aucun texte juif ne mentionne d’ailleurs un Judas, issu du village de Kerioth. Amos Oz en profite pour nous gratifier d’une description rugueuse de la crucifixion.

La mystérieuse Atalia intrigue aussi Shmuel. Elle aura deux façons expéditives de le projeter dans le monde adulte. La dernière scène montre le jeune homme perplexe, en train de contempler une inconnue souriante accrochant son corsage au balcon.


* Amos Oz, Judas, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 2016

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