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Publié le • Modifié le

Art: dans l’espace de Pascale Marthine Tayou à Gand

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Vue panoramique (1/3) de l'espace de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou à Gand, Belgique. PMT / DR

Pascale Marthine Tayou, artiste camerounais basé en Belgique, nous ouvre les portes de son atelier – un mot trop réducteur pour décrire son espace de travail à Gand. Situé dans une ancienne usine, en pleine ville, il abrite des œuvres qu’il déplace constamment, son matériel de travail, et toute une manière d’être.


« Ceci est une expérience, une métamorphose, un musée. » Pascale Marthine Tayou, l’un des artistes africains les plus cotés sur le marché de l’art contemporain, accueille le matin à bras ouverts dans son atelier. Un espace immense situé à Gand. C’est dans cette petite ville de Flandre qu’il a depuis deux bonnes décennies sa base avec sa femme, Jo de Visscher, styliste de mode belge, et leurs enfants. Rien ne signale ni ne distingue cette ancienne usine de l’extérieur. On ne peut pas non plus en deviner la taille depuis la rue.

L’artiste a entièrement réorganisé les lieux avec une équipe d’architectes cosmopolite. Des cloisons ont été abattues et le sol nivelé, pour ouvrir au beau milieu d’un large espace de métal et de béton un mur de chanvre et de calcaire. La cloison, qui s’arrête avant la toiture et laisse passer la lumière, ne sert pas seulement de contraste. Elle dispose un espace « avant » et un espace « arrière », tout en abritant un long noyau central – une cuisine, des espaces plus petits et plus privés – que l’on peut soit traverser, soit contourner.

Vue panoramique (2/3) de l'espace de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou à Gand, Belgique. PMT / DR

Un boulevard d’installations

« Ceci est un boulevard, précise l’artiste, et non la cour du roi Peto. Les visiteurs viennent, je continue à travailler. On se rencontre comme dans la rue, au hasard ». Pascale Marthine Tayou, né au Cameroun en 1967, expose depuis plus de vingt ans à l’international. Il est connu pour ses installations spectaculaires, porteuses de messages qu’il laisse ouverts, à décrypter comme on veut et comme on peut. Il a par exemple conçu des maisons renversées, suspendues en l’air à La Villette en 2016, pour l’exposition Afriques Capitales, dont Simon Njami était le commissaire à Paris. Ces Falling Houses faisaient aussi bien allusion au roman de Chinua Achebe, Things fall apart (Le monde s’effondre), qu’à l’anarchie des mégapoles africaines. Des villes dont l’urbanisme marche sur la tête, faute de tout plan digne de ce nom…

À Gand, au contraire, certains lui font remarquer le caractère « trop propre » de son espace. Comme si son versant africain relevait nécessairement du grand bazar et de saleté. À l’avant du mur de chanvre, de larges étagères permettent d’entreposer son matériel. Un salon est disposé d’un côté comme une installation, sous une énorme rangée de calebasses suspendues. À l’arrière se cachent plusieurs installations. L’une d’entre elles, des chaises en plastique disposées en cercle autour d’une table ronde recouverte de branches, permet plusieurs lectures : table ronde, possibilité d’un feu, d’un rassemblement chaleureux. À y regarder de plus près, les chaises en plastique sont recousues, comme réparées…

Sur un mur, une autre œuvre déploie des statues de « colons » le long de lignes géométriques. C’est « le labyrinthe colonial dans lequel je me trouve moi aussi enfermé », explique Tayou. Ces statues de colons – des docteurs, gendarmes, magistrats, professeurs – énumèrent toutes les composantes d’une « société colonisée, devenue elle-même son propre auto-colonisateur ». Le propos chez lui n’est pas militant ni politique. Des gouvernants africains, il dit ceci : « Ce sont des gens qui font des choses bien, mais qui ont oublié qu’il faut permettre à quelqu’un d’autre de faire autre chose ».

Vue panoramique (3/3) de l'espace de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou à Gand, Belgique. PMT / DR PMT / DR

Une star qui se conçoit plutôt comme un « passeur »

Pascale Marthine Tayou, dans sa vie comme dans son art, cherche à ouvrir des portes. « Il ne s’agit pas de se battre, mais de comprendre, explique-t-il. Mon attitude consiste à prendre ma part de responsabilité dans mon choix d’outil de travail, et de mener ma petite vie. Le dirigeant, c’est moi ! Je ne vais pas rentrer dans le militantisme… Je me vois plutôt comme un passant, comme tout le monde. »

Le passage, c’est l’idée même de son espace à Gand, d’où il rayonne en tant que « passeur ». Il anime, entre autres, un atelier à l’École des Beaux-Arts de Paris. Là, il enseigne que « les libertés sont parfois des prisons », et sa première mission consiste à « redonner le confort d’exister, en déchargeant les étudiants des cadres, y compris du Graal que représentent les Beaux-Arts ». Il a également animé un workshop virtuel avec la Biennale de Kampala, en Ouganda, où il ne pouvait pas se rendre. Sa présence physique, même dans les grandes expositions ou les musées qui le retiennent, se fait toujours très discrète. « Plus vous êtes transparent, plus vous êtes visible », sourit-il.

Son agenda est géré par la prestigieuse Galleria Continua, basée à San Giminiano (Italie), Paris, Pékin et La Havane. Cette institution globale affiche dans son catalogue des sommités telles que Daniel Buren, auteur des célèbres colonnes de la cour du Palais royal à Paris, et Anish Kapoor, sculpteur britannique né à Bombay. Tayou, lui, se préoccupe moins du marché que de l’art, de ses intentions et de ses propositions. Pour lui, très peu de tours d’ivoire. Son espace à Gand lui ressemble, ouvert, monumental et en interaction. Sa conclusion : « Il est hors de question que l’on me donne autant d’amour à travers le monde pour que je l’enferme dans un coffre-fort ».

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