rfi

À l'écoute
  • Direct Monde
  • Direct Afrique
  • Dernier journal Monde
  • Dernier journal Afrique
  • Dernier journal en Français facile
  • Dernier journal Amériques - Haïti
  • Cisjordanie: deux Israéliens ont été tués dans une attaque à l'arme à feu (armée)
  • France: piratage de «données personnelles» enregistrées sur un site du ministère des Affaires étrangères (officiel)
  • Automobile: la justice européenne juge les nouvelles limites d'émissions pour les moteurs diesel «trop élevées»
  • RDC: un mort à Mbuji-Mayi en marge d’une visite attendue du candidat Félix Tshisekedi
  • «Gilets jaunes»: «Il faut maintenant que le mouvement s'arrête», dit Richard Ferrand (LREM), président de l'Assemblée nationale
  • Jérusalem: un attaquant touche deux membres des forces de sécurité avant d'être tué (police)
  • Un «gilet jaune» tué après avoir été heurté par un camion à Avignon (parquet)
  • Turquie: quatre morts et 43 blessés lors d'un accident de train à Ankara (gouverneur)

Culture Bahreïn Arts Plastiques exposition France

Publié le • Modifié le

L’art contemporain du Bahreïn entre par la petite porte au Grand Palais de Paris

media
Faika Al Hasan: «Untitled» (détail) (2018), toile exposée dans la Bahrain Art Week 2018 au Grand Palais, à Paris. Siegfried Forster / RFI

Petite île située entre l’Arabie saoudite et le Qatar, voisin d’Abou Dhabi, Bahreïn partage la grande ambition culturelle de ces pays du Golfe pour préparer l’époque de l’après-pétrole. Ce pays de 1,3 million d’habitants a organisé pour la première fois une grande exposition d’art contemporain à Paris pour présenter presque 200 œuvres de 17 artistes bahreïnis au public - et certainement aussi pour redorer son image de pays redouté pour sa politique de répression et ses atteintes aux droits humains. La première édition de la « Bahrain Art Week » avait eu lieu du 13 au 22 septembre au Grand Palais et à la galerie Rabouan Moussion.


Bahreïn ? Pour le grand public, cela reste surtout le merveilleux pays des perles attirant chaque année des millions de touristes. Depuis des siècles, les plus belles perles du Bahreïn embellissent le décolleté des femmes des familles royales de la planète et font rêver les autres de la beauté du monde.

Côté beaux-arts, on a du mal à trouver des artistes bahreïnis dans les galeries et musées internationaux. D’où l’intérêt de cette grande exposition au prestigieux Grand Palais de Paris, plaque tournante de la scène artistique. « Le Grand Palais est un lieu mondialement acclamé, s’exclame la commissaire Kaneka Subberwal, c’est La Mecque des institutions de l’art. » Assiste-t-on à la consécration ultime ? Constatons d’abord que l’accès aux salles de la Bahrain Art Week se passe par une petite porte, à côté de la grande entrée monumentale. S’agit-il donc plus d’une promotion que d’une exposition ?

Art Bahrain Across Borders

« C’est une exposition, affirme Subberwal, tout en admettant que le projet-cadre, Art Bahrain Across Borders, est un programme lancé par l’épouse du roi du Bahreïn. Ici, à Paris, nous exposons 180 œuvres d’art de 17 artistes. Bahreïn a une tradition artistique de 5 000 ans. Une tradition qui continue. Il y en a plein de talents, et c’est très difficile de faire la sélection. Bahreïn est une petite île. Et comme on dit : souvent les meilleures choses sont en apparence les plus petites… »

Ces dernières années, les artistes bahreïnis ont augmenté en nombre, beaucoup d’entre eux sommes autodidactes, d’autres ont fait des études à l’étranger. Intitulée The Legacy and the Contemporary Memory (L’héritage et la mémoire contemporaine), l’exposition frappe d’abord par le grand nombre d’artistes femmes présentes. Et ce n’est pas un hasard, nous assure la peintre Lulwa Bint Abdulaziz Al Khalifa :

“Submerged 2”, œuvre de Lulwa Bint Abdulaziz Al Khalifa exposée dans la Bahrain Art Week 2018 à Paris. Siegfried Forster / RFI

Les femmes ont du pouvoir

« Au Bahreïn, les femmes ont beaucoup de pouvoir. C’était toujours le cas. Historiquement, Bahreïn vivait de perles. Les hommes partaient de longs mois pour pêcher des poissons ou trouver des perles. Les femmes avaient la responsabilité pour la société et que tout fonctionne. Cela a donné aux femmes du pouvoir. Ainsi, parmi ses voisins, la situation du Bahreïn était toujours unique. Nous n’avons pas à lutter pour obtenir l’égalité. »

Sa série de portraits de femmes, à croupetons, des beautés en attente, dégage une ambiance revisitée des années 1920, à la Kees Van Dongen. En même temps, le titre Submerged (submergée) ne fait pas allusion à d’éventuelles Bahreïnies, déclare-t-elle :

« Les œuvres ne parlent pas vraiment de femmes, mais d’êtres humains submergés, sous pression. J’aime juste peindre des femmes. J’étais toujours attirée par cela, mais sinon, cela parle plus d’émotions humaines, du sentiment d’être submergé par la vie, d’être tiraillé entre différentes directions. Il s’agit d’une dichotomie d’émotions que je voulais portraiturer dans cette série. »

La merveilleuse famille Kardashian au Bahreïn

Aysah Almoayyed, 30 ans et passée par l’université américaine Goldsmiths et la Bentley University à Londres, investit à sa façon les contradictions de la société bahreïnie. Une déclaration d’amour écrite en lampes néons, promet I would hug you even if you were made of knives (2018) (Je t’embrasserais, même si tu étais fait de couteaux). La jeune artiste bahreïnie nous étonne avec des créatures de rats dans des mini-sculptures carrées et détonne en peignant - en couleurs acryliques pop et surtitré en arabe - un triptyque de l’incroyable famille Kardashian, « très populaire au Moyen-Orient ». Le tout pour faire surgir à la surface l’influence ambiguë de cette famille de la télé-réalité américaine sur les sociétés des pays du Golfe.

« Quand je demande aux gens pourquoi ils les aiment, ils donnent toujours des réponses standard : la célébrité, la beauté, le fait d’être populaire, avoir de l’argent. Moi, je pense qu’il y a quelque chose au-delà. Il y a une envie de fuir la réalité, s’échapper, faire partie de leur famille. Nous pouvons établir une relation avec leur famille d’origine arménienne. Beaucoup d’Arabes peuvent se sentir proches, à cause de leur couleur de peau et de leurs valeurs de famille. »

Aysha Almoayyed, artiste bahreïnie lors de la Bahreïni Art Week au Grand Palais, à Paris. Siegfried Forster / RFI

Des voitures accidentées pour expliquer la société bahreïnie

Les paradoxes de son pays, Aysah Almoayyed les capte aussi avec les débris de la société, à l’image des portes de voiture accrochées au mur : « Je considère ces voitures accidentées comme des symboles du Moyen-Orient. C’est peut-être l’exemple le plus clair de notre culture de consommation. Je me sers du matériel cabossé pour expliquer cette société à d’autres personnes. »

Sans parler d’un autre engagement qu’elle mène à bras-le-corps. Qu’est-ce que cela signifie être une féministe au Bahreïn ? « C’est très difficile [rires], mais je pense qu’on va y arriver. C’est juste le début du féminisme. Il ne s’agit pas d’expliquer que les femmes sont meilleures que les hommes, il s’agit juste d’expliquer l’égalité. Et expliquer cela, cela suffit déjà. C’est une lutte… »

« L’amour, c’est ma vie »

Omar Al Rashed prône à la fois l’héritage culturel bahreïni et l’amour universel dans son cycle The Lover (L’amoureux), composé de peintures intimes, touchantes et - grâce au format rond - très facilement accessibles. « L’amour, c’est ma vie. Ces peintures parlent de ma vie : la vie avec ma mère, avec ma femme, avec ma fille. C’est l’histoire de ma vie. Les peintures sont rondes comme le cœur. Il y a une fusion entre cette forme ronde et le cœur. Avec un carré, vous avez des angles. Avec un cercle tout est uni, ensemble, et devient fort. »

« The Lover », œuvre d’Omar Al Rashed, exposée dans la Bahrain Art Week 2018 à Paris. Siegfried Forster / RFI

Faika Al Hasan a étudié les beaux-arts et la peinture au Bahreïn et au Liban. Elle fait également rayonner l’universalisme dans sa peinture de grand format où des milliers de traits font naitre une foule de personnes sans visages et bien alignées : « Elles sont en mouvement dans ce monde et elles ne savent pas vers où elles vont. Mais, elles gardent toujours l’espoir de rester ensemble. Le fond bleu signifie la mer ou le ciel, les choses les plus merveilleuses de l’univers et dont nous dépendons tous. Tous ces gens-là viennent de tout l’univers. Il ne s’agit pas de gens particuliers. Et ils peuvent tous vivre ensemble, en paix. »

« Nous avons beaucoup de choses à dire »

Le fait d’être une artiste contemporaine venant du Bahreïn, elle « ne pense pas que c’est très spécial ou différent. Peut-être, comparés à d’autres pays, nous sommes nouveaux, mais nous avons beaucoup de choses à dire à travers notre art. »

Pour Othman Khunji, le message est au centre de son travail multiforme et interdisciplinaire : « Quand je vois une sorte d’injustice, je ne la supporte pas. Donc, je trouve une manière subtile pour exprimer ce que j’ai sur le cœur. Je crée de la conscience pour permettre aux gens d’aider ou de voir les choses autrement pour qu’ils veuillent les changer. C’est mon but principal. »

L’art et la justice sociale

Né en 1983 au Bahreïn, il travaille aujourd’hui au Qatar. Ses œuvres tournent souvent autour de la justice sociale dans la région du Golfe, comme ce masque de torture, intitulé Her I : « Il parle de l’histoire des femmes dans notre culture. C’est mon interprétation d’un masque de torture. Dans les années 1920, et cela pas seulement dans les pays arabes, les femmes n’avaient pas la permission de penser, de changer ou de progresser. Parfois, elles ont été écartées dans des asiles et dans certains cas, ont leur a imposé ce masque de torture pour les rendre muettes. »

D’autres sculptures réalisées par des imprimantes 3D se nomment Religious Vanity (2017) ou Mecca modified (2016) et posent ouvertement les dérives de la religion : « J’aimerais bien dire aux gens : ce n’est pas nécessaire de suivre un chef religieux pour rester sur le bon chemin. Tu peux toi-même lire le Coran, la Bible, etc., et te faire ta propre opinion. »

Othman Khunji, artiste bahreïni lors de la Bahrain Art Week au Grand Palais, à Paris. Siegfried Forster / RFI

Répression et liberté d’expression, la triste réputation du Bahreïn

L’exposition permet de se faire un premier avis personnel sur l’art contemporain du Bahreïn, sans forcément s’apercevoir de ce qui se passe en coulisses. Reporters sans frontières dénonce un « royaume … tristement réputé pour le nombre de journalistes qui y sont emprisonnés » et l’affiche à la 166e place (juste avant le Yémen, la Somalie et l’Arabie saoudite) sur 180 pays référencés dans son Classement mondial de la liberté de la presse 2018.

« La peur d’un renversement du régime en 2011 a accru la répression et la censure des voix dissidentes au Bahreïn », selon RSF. Un avis partagé par Amnesty International concluant dans son rapport 2017/2018 : « Le gouvernement a lancé une vaste campagne de répression de toutes les formes de dissidence, étouffant les droits à la liberté d’expression et d’association des défenseurs des droits humains et des personnes qui le critiquaient. »

Reste à déterminer le degré de contradiction entre la liberté de parole donnée aux artistes bahreïnis lors des Bahrain Art Week à Paris et avant à Londres, Moscou et New Delhi, et la liberté d’expression au Bahreïn. « Vous avez ici 180 œuvres d’art de 17 artistes différents, répond Kaneka Subberwal. Rien ne pourrait mieux exprimer que l’art. Donc, dans ces réponses, la liberté d’expression, le fait qu’on est un mouvement qui sélectionne des artistes de tous âges, hommes et femmes, à travers des frontières, dit beaucoup de choses. »

« Cela va fondamentalement évoluer »

Les 10 millions de touristes annuels au Bahreïn se montrent séduits par l’absence d’une obligation d’être voilée et profitent de pouvoir boire de l’alcool. Mais où se trouvent aujourd’hui les limites pour un artiste vivant au Bahreïn ? « On essaie de rester à l’écart de la religion ou des choses controversées, si cela sert uniquement à monter les tensions. »

Corinne Timsit, directrice artistique et co-commissaire de l’exposition au Grand Palais, voit les choses actuellement même positivement changer au Bahreïn : « Je pense que c’est quelque chose qui va fondamentalement évoluer. J’y crois, parce que j’y suis allée. On m’a permis d’accéder aux studios d’artistes, de sélectionner les œuvres, de faire venir les artistes. Donc, la liberté d’expression était là, la liberté de faire un choix d’œuvres qui ont des choses à dire aussi. Il y a un véritable désir d’ouverture. Je pense véritablement que cette position va changer très rapidement. Par le fait que ces artistes sont de vrais ambassadeurs et que la culture a toujours été la démonstration de la dynamique d’un pays. »

Chronologie et chiffres clés