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Publié le • Modifié le

Visa pour l’image: la Terre contaminée

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Au cœur de Dacca, un conduit d’égout décharge les eaux usées provenant de la vieille ville, tandis que l’autre déverse les déchets chimiques produits par une usine de peinture. Malgré l’odeur, un enfant des rues y pénètre pour sniffer de la colle. © Gaël Turine / MAPS

Le festival de photojournalisme Visa pour l’image donne à voir les souffrances que les hommes s’infligent. Il montre aussi celles qu’ils font subir à la planète, mettant en péril toute forme de vie. Cette année, trois expositions consacrées à la pollution sont à découvrir à Perpignan.


De notre envoyé spécial à Perpignan,

A première vue, rien d’anormal. C’est un îlot de forêt enneigé sous un ciel moutonné, une maison cachée dans les arbres, un océan d’azur sous un soleil éclatant… Difficile de percevoir d’un simple coup d’œil une quelconque menace dans les clichés de Samuel Bollendorff. A y regarder de plus près, il y a pourtant bien quelque chose qui cloche. Que font ces barils au bord de cet étang noir en Russie ? Et ces déchets calcinés sur cette petite route de Campanie ?

On s’approche davantage et le malaise s’installe. Le danger que l’on pensait lointain nous prend maintenant aux tripes. Les photos révèlent des forêts dévastées, des villes fantômes et des visages fatigués. Les légendes qui les accompagnent racontent les ravages de l’activité industrielle : des espèces animales quasi disparues et des taux de mortalité affolants, sans que les pouvoirs publics ne paraissent s’en émouvoir. Le profit avant tout.

Cynisme et impunité

Pendant six mois, avec le journal Le Monde, Samuel Bollendorff a parcouru la planète pour montrer les blessures mortelles que l’homme lui inflige. Il s’est rendu en Alberta, où la forêt primaire est rasée et les rivières polluées par l’exploitation des sables bitumineux. Dans une ville d’Alabama désertée de ses habitants à cause des activités du géant Monsanto. Ou encore dans la région de Naples, désormais surnommée « le triangle des tumeurs ». Six pays au total, plus un bout du Pacifique où les déchets à la surface sont si denses qu’on l’a baptisé « le continent de plastique ».

Le photojournaliste n’a évidemment pas choisi ces destinations au hasard. « Ce sont les Etats-Unis, le Canada, le Japon, l’Italie… Des pays partenaires dont nous consommons les productions », s’indigne-t-il. Des pays riches qui devraient promouvoir des pratiques écologiques et qui au lieu de cela se couchent devant la puissance des lobbys.

Ses photos témoignent en effet du cynisme des industries et de l’impunité totale dont elles bénéficient, malgré un constat implacable. « En Alberta, où l’industrie qui exploite les sables bitumineux produit à elle seule autant de gaz à effet de serre qu’un pays comme l’Irlande, où une partie de la forêt primaire grande comme la Floride est rasée, avec des rivières polluées et des poissons déformés, et des taux de cancer qui explosent, un porte-parole nous parle “d’énergie verte” », s’étrangle Samuel Bollendorff.

Au Bangladesh, le « cercle infernal de la pauvreté »

De cynisme face au drame environnemental, il en est également question dans l’exposition que Gaël Turine consacre à la pollution à Dacca. Ses images hautes en couleurs mobilisent les cinq sens. Elles nous immergent dans les montagnes de détritus, les rivières chimiques et les nuages toxiques qui composent le paysage de la capitale bangladaise. A cause de l’urbanisation galopante et de l’activité industrielle, les nombreux cours d’eau qui la sillonnent sont devenus des poubelles à ciel ouvert. Comme ce canal obstrué par les déchets où l’eau ne coule plus. Sur le pont qui l’enjambe, les passants n’y prêtent même pas attention.

« Il y a une forme d’acceptation collective. La population voit ça comme le prix à payer », confirme Gaël Turine. A Dacca, la pollution fait vivre les habitants tout en les tuant à petit feu. Dans un pays considéré comme l’un des plus grands ateliers du monde, les industries du textile et du cuir sont à la fois les plus polluantes et les plus grandes pourvoyeuses d’emplois. Sans parler des briqueteries qui tournent à plein régime pour construire une ville en perpétuelle expansion. Alors pas question pour les autorités d’imposer quelque règle que ce soit. « Cela ferait fuir les investisseurs et une grosse partie de notre économie s’écroulerait », font-elles valoir.

Même le secteur du recyclage est délégué aux plus pauvres. Au sein de multiples structures familiales, ils collectent et transforment les déchets plastiques qui, une fois revendus, se retrouvent de nouveau dans la nature. Les industriels qui les produisent sont ainsi gagnants sur toute la ligne : ils se libèrent de la coûteuse gestion des déchets tout en s’offrant une conscience grâce aux maigres revenus qu’ils versent à une partie de la population. « C’est le cercle infernal de la pauvreté. Il n’y a qu’elle qui provoque ça », affirme le photojournaliste.

La défécation en plein air et ses conséquences sanitaires

Dans un tout autre registre, l’Américaine Andrea Bruce s’est quant à elle intéressée à la défécation en plein air. Une pollution apparemment plus anecdotique, mais pratiquée à l’échelle planétaire avec de graves conséquences sanitaires. Elle tuerait 1,4 million d’enfants par an, soit plus que la rougeole, le paludisme et le sida réunis. En Inde, la photojournaliste a rencontré Baby, une jeune fille de 10 ans qu’on observe, décharnée, poser sur une échelle. Elle souffre de diarrhées chroniques. Dans ce pays, 569 millions de personnes défèquent encore en plein air, faute d’accès à des toilettes. Les WC publics sont rares et mal entretenus, alors on fait dans les champs ou dans la rue. Au risque que l’eau ne propage les maladies.

A New Delhi, des installations collectives sont une réponse à la pénurie de toilettes en Inde, mais sans système organisé pour le nettoyage et l’entretien, la défécation reste un problème de santé publique. © Andrea Bruce / NOOR Images pour National Geographic Magazine

La situation est similaire en Haïti. Dans cette île des Caraïbes, plus de la moitié de la population ne dispose d’aucun endroit privé et hygiénique pour déféquer. Les clichés d’Andrea Bruce, pris après le passage de l’ouragan Matthew en 2016, montrent des maisons en ruines et des paysages dévastés. Faute d’eau courante, on fait sa toilette et sa lessive dans des ruisseaux souillés qui véhiculent le choléra. A Port-au-Prince, la capitale, l’assainissement est assuré par les « bayakou », ces ouvriers chargés de vider les latrines. Ils y rampent pour ramasser les excréments à mains nues et les rejeter dans les fossés ou les canaux. La photographe a rencontré l’un d’eux, Exilien Cenat. Comme beaucoup d’autres, il se déshabille pour épargner ses vêtements.

Pourtant, des ONG se mobilisent dans ces deux pays pour enseigner les bonnes pratiques et installer des sanitaires. Un travail d’éducation qui a payé au Vietnam, dernière étape de l’exposition d’Andrea Bruce. Ici, les programmes gouvernementaux mis en place depuis dix ans ont permis l’installation de l’eau courante et de toilettes dans les logements. De nombreux villages, où les rizières faisaient naguère office de lieux d’aisance, sont désormais certifiés ODF – Open Defecation Free (sans défécation en plein air). Mais ici, les lobbys n’imposent pas leur loi.

Le site de Visa pour l’image