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Avignon 2018 Théâtre France Culture

Publié le • Modifié le

Avignon: Thomas Jolly fait slamer «Thyeste» dans la Cour d’honneur

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Thomas Jolly dans Thyeste. Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Quand la cruauté de Sénèque bascule dans notre époque. L’adultère, la vengeance, des enfants tués par leur oncle et mangés par leur propre père, la fin d’un certain monde… Pour l’ouverture du 72e Festival d’Avignon, la Cour d’honneur du Palais des papes a vibré vendredi 6 juillet du coucher de soleil jusqu’à minuit avec une adaptation résolument contemporaine de « Thyeste ». Une mise en scène aux allures hip et pop signée Thomas Jolly, 36 ans, l’actuel shooting star de la scène théâtrale en France.


Thomas Jolly persiste et signe. Le théâtre est là pour toucher le public, tous les publics. Dans Thyeste, l’apparition clinquante de certains personnages fait penser à des spectacles de pop stars ou à La Guerre des Étoiles, mais le génie du metteur en scène le préserve de basculer dans l’insignifiant. Car au centre de la pièce reste l’histoire d’Atrée, roi de Mycènes, trompé par son frère jumeau Thyeste qui a séduit sa femme et s’est emparé du bélier d’or.

Une haine sans limites est enclenchée. Une haine de son frère, la haine de son semblable qui va changer l’ordre du monde. Pas un mince sujet à notre époque marquée par la terreur et les réfugiés. Pendant plus de deux heures, Jolly nous fait vivre l’incapacité de l’humanité de sortir d’une malédiction qui dure jusqu’à aujourd’hui.

Une tête et une main

La scène géante de la Cour d’honneur est encore déserte quand le décor nous interpelle déjà. Côté gauche, une tête géante, renversée à la Brancusi, la bouche grande ouverte rappelant Le Cri de Munch. À droite, une main monumentale semble sortir du célèbre mur du Palais des papes. Elle fait impression avec ses deux doigts dirigés vers nous, le public, et semble engloutissant comme une araignée sculptée de Louise Bourgeois.

Toutes ces références sont naturellement fausses et anachroniques, car Jolly avait trouvé son inspiration au Louvre, avec Melpomène, La Muse de la tragédie qui tient une tête coupée dans sa main. Et surtout, dans le Palais des papes, on assistera à une tragédie romaine, écrite il y a deux mille ans par Sénèque.

C’est justement ça, une des très grandes forces de la mise en scène de Thomas Jolly : susciter et encourager la traversée des pensées et des siècles. Le texte se déclame avec bravoure et à l’ancienne, mais il est aussi parfois murmuré grâce aux micros cachés. L’histoire reste plutôt fidèle au récit de Sénèque tout en évoquant les Russes, les Chinois et l’Europe d’aujourd’hui.

Sur scène, on dénonce un crime contre l’humanité, sachant que l’incrimination a été créée au XXe siècle après la Shoa. Jolly ose mêler les époques comme des vêtements dans une armoire. Tout est fait pour transcender les siècles et les millénaires : du costume scintillant digne d’une pop star jusqu’aux habits de l’ère romaine. Ici, on aperçoit la robe de princesse d’une fille, là, le look Spiderman d’un garçon.

Entre chant cosmique, spoken word et slam

L’aspect le plus spectaculaire et aussi le plus réussi concerne la partie musicale, l’âme des êtres humains. Thomas Jolly s’éloigne courageusement du modèle des chœurs grecs - si bien établi pour raconter les tragédies – pour inventer une forme nouvelle.

Pour y arriver, il s’appuie d’abord sur le chant innocent et cosmique des enfants des maîtrises de l’Opéra-Comique et de l’Opéra Grand Avignon présents sur le plateau. Ensuite, il amplifie la texture du son et introduit une notion ténébreuse avec un violoncelle et trois violons sur scène pour donner libre cours aux sentiments reflétant la fureur dévastatrice et la souffrance au-delà des mots. Et puis, la musique est croisée en direct avec une composition électronique sphérique.

Emeline Frémont dans « Thyeste », à la Cour d’honneur du Palais des papes. © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Mais la plus belle scène de la pièce est peut-être le moment où une slameuse entremêle son récit de la cruauté du monde avec les voix célestes des enfants. Avec une force incroyable, ce mélange entre Sprechgesang, spoken word et slam épouse la mélodie et le rythme du texte de Sénèque qu'Emeline Frémont clame, déclame, chante. Ainsi, elle fait entrer la terreur née sous la plume de Sénèque dans notre époque.

Atrée, le roi devenu monstre

Anne Mercier incarne La Furie de Thyeste avec des gestes et une phrasée inoubliables. Eric Challier interprête avec brio et doté d'une voix d'ours un Tantale faisant trembler la terre. Et à côté de Damien Avice comme Thyeste, Thomas Jolly s’est confié lui-même le rôle d’Atrée, le roi devenu monstre. Etrangement, l’Atrée de Jolly semble par moments presque trop frêle, trop timide et technique par rapport à la monstruosité du personnage.

Les outils numériques, Jolly les exploite pour exacerber les sons et les lumières. Sinon, il fait entièrement confiance à la grandeur du jeu des comédiens. Contrairement à beaucoup d’autres spectacles précédents au Palais des papes, aucune image ne se trouve projetée sur le mur gigantesque de la Cour d'honneur.  Jolly se « contente » d’y afficher des mots clés et des phrases. « Avons-nous perdu le Soleil ? Ou l’avons-nous chassé  ?  » s’interroge l’humanité à la fin de la pièce où l’on restera dans les ténèbres. Une chose est sûre, les deux mille spectateurs ont vécu un moment de grâce au théâtre.

Salut de la troupe de théâtre du metteur en scène Thomas Jolly après la première de « Thyeste » dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Siegfried Forster / RFI

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Le programme de la 72e édition du Festival d’Avignon (6 et le 24 juillet).

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