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Publié le • Modifié le

Photographier l’exil: «Donner forme à une image est un geste éthique»

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Exposition "Photographier l'exil". Leaving in the Jungle. Sabir, Calais. 2015. William Gaye. Antoinette Delafin/RFI

Le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman était au centre d'une rencontre organisée le 30 mai autour de l’exposition « Photographier l’exil », accueillie jusqu’au 15 juin à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS Paris). À deux pas des installations signées par des photographes et vidéastes appartenant pour l’essentiel au collectif VOST, il a échangé avec le commissaire de l'exposition, William Gaye, et avec la photographe Françoise Beauguion. Quand la recherche scientifique se pare d’un visage humaniste.


La rencontre « Penser, représenter, vivre l’exil » autour des installations sur les exilés qui cherchent refuge dans l’Union européenne intervient « dans une conjoncture tout à fait particulière », estime Claude Calame, directeur d’études à l’EHESS. D'abord, le vote à l’Assemblée en avril d’une loi Asile Immigration « qui sous prétexte d’accélérer le processus d’accueil des réfugiés, s’inscrit dans une logique de tri et d’exclusion ». Une loi d'ailleurs à l’œuvre ce jour-là avec « l’ordre d’expulsion des immigrés regroupés le long du canal Saint-Denis et Saint-Martin ». Parallèlement, des Etats généraux des migrations (EGM) se sont tenus à Montreuil : près de 500 collectifs ou associations actives auprès des exilés, dont la Cimade, le Gisti et le VOST. L'enquête qu'ils ont menée auprès des instituts de recherche et de l'enseignement supérieur montre qu’en matière de migration, « la recherche ne peut pas être coupée de l’action ». C’est dans cet esprit que la section EHESS de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) présente cette exposition. Et le débat entre chercheurs, photographes, écrivains dont voici les grandes lignes.

Le débat « Penser, représenter, vivre l’exil » à l'EHESS. Georges Didi- Huberman (g.), Françoise Beauguion (au micro) et William Gaye (d.). Antoinette Delafin/RFI

1. Georges Didi-Huberman, philosophe et historien de l’art (EHESS)

« L’imago est une question de dignité »

Son métier est d’analyser la forme. Il se dit touché par « l’urgence et la violence des actualités rapportées ». Il exprime aussi sa « gêne du fait qu’on demande aux gens de raconter leur vie à répétition ». Avant de parler de Human flow, le film de Ai Weiwei sur les réfugiés qui l’a si « profondément mis en colère » [cette superproduction réalisée dans 23 pays est censée appeler à plus d’humanité face à l’horreur des guerres et des catastrophes], l'essayiste met en garde contre les écueils de la représentation.

« Comment donner forme à notre expérience ? J’ai peur qu’on fasse trop confiance aux artistes », dit-il, leurs préférant les documentaristes qui « documentent et donnent forme. Donner forme, c’est former une image. Former une image, c’est avoir de l’imagination, ce qui est la première faculté politique selon Hannah Arendt. Il faut interroger les formes pour ce qu’elles sont capables ou pas de nous montrer, insiste-t-il. Donner forme à une image est un geste éthique. » Et de citer en la matière les écrits de philosophes comme Hegel et Kant, Benjamin et Adorno...

Hannah Arendt se méfiait des gestes de bienveillance qui « dépolitisent le malheur. »
« Au moment-même où nous sommes sauvés, nous sommes humiliés », écrit-elle.
« Au moment-même où nous sommes aidés, nous sommes rabaissés. »
(Nos réfugiés, 1943)

« Toutes ces opérations formelles, cadrer, choisir un grain, une lumière, monter évidemment, sont des opérations éthiques. Un documentariste qui décide de se pencher sur la question des migrants-réfugiés-exilés a la faculté de regarder ou de couper ici ou là. De plus, quand de grands documentaristes comme Wang Bing ou Haroun Farocki se penchent vers quelqu’un, c’est pour lui rendre quelque chose. Et non pas pour lui prendre. »

Comparer le film « complexe » de Ai Weiwei, ce grand artiste chinois qui vend une œuvre d’art à 2 millions de dollars, aux installations de l’EHESS, « c’est comme si deux mondes incommensurables devaient se rencontrer. (...) Il est très important de voir comment une caméra, un appareil de photo se situent par rapport à ce qui est filmé ou photographié. Regarder en surplomb n’est pas regarder à égalité », dit-il, résumant l'analyse qu'il a publiée dans la revue Esprit.

Exemple ? Quand Ai Weiwei interroge un réfugié à son arrivée sur une île grecque, il se tient au-dessus de lui et dit : « Your name? » « From where? » « Exactement comme le flic », note Didi-Huberman. Il rappelle qu’à l’origine du mot image, imago en latin était un concept juridique de la République romaine. Son seul objet était « la dignité républicaine ». Il ajoute que Pline [l'Ancien] faisait une distinction totale entre imago et ars. « L’imago, c’est une question de dignité. Donc, faire une image, cela devrait être de rendre à celui dont on fait l’image quelque chose de sa dignité. »

2. Françoise Beauguion, photographe (collectif VOST)

« Photographier l’exil : un acte difficile, parfois même impossible »

Human flow ne l’a pas mise en colère. La place de l’artiste dans le film est plutôt « entre-deux. Il est là, mais pas tout le temps. Il y a de très belles images de drones. On y parle de l’exil dans le monde entier ce qui ouvre le champ français ou européen, notamment avec ces images fortes des camps de Jordanie ». Au fond, elle apprécie que « les artistes se mettent en scène pour délivrer un message positif. Peut-être aussi pour eux évidemment... »

Sur le rôle du photographe, de l’auteur, du journaliste, « on a tous des positions différentes dans Photographier l’exil ». Dans son cas, la difficulté tient au fait qu’elle est allée à la rencontre de ces gens, justement, elle aussi, dans un moment « d’entre deux » - un terme qu'elle affectionne particulièrement. Ils étaient déjà partis de leur pays mais pas encore arrivés à destination. Et c’est ce « moment de transition géographique mais aussi identitaire » qui l’intéressait. « J’étais surprise du fait qu’ils s’étaient un peu oubliés, de cette disparition d’eux-mêmes. »

Une errance qui lui est familière en tant que photographe et qu’elle partage peut-être avec eux à titre personnel. À Lampedusa, Lesbos, au nord du Maroc à Melilla où elle évolue, elle ne force pas les gens qui n’en ont pas envie à être photographiés. « On prend le temps de connaître la personne. Parfois, cela se passe très vite. On fait juste une photo et c’est fini. D’autres fois, je passe une semaine avec eux et jamais je ne les photographie. »

« La difficulté, c’est de trouver la distance. On va à leur rencontre. On essaie de témoigner, de rendre compte. Quelle est la limite au fait de s’intéresser aux autres, entre cette curiosité et le fait d’avoir publié ses écrits et ses photos et de les exposer dans des lieux magnifiques comme ici ? Nous cherchons », dit simplement la photographe qui raconte l’histoire de cette exposition évolutive, créée il y a deux ans aux Rencontres d’Arles et qui, depuis, a grandi et tourne un peu partout, de « Visa pour l’image » au bar « Le 61 » à Paris « où se rencontrent journalistes et photojournalistes qui échangent leurs expériences ».

Elle tourne aussi des vidéos avec son téléphone portable, qui met « moins de barrières que l’appareil photo ». Quand l’écriture lui paraît plus proche de ce qu’elle ressent, elle utilise les mots car « il s’agit plus d’une affaire de ressenti que de construction par avance de ce qu’elle voudrait trouver. Cette fois, je ne montre même plus d’images mais un texte censé être publié dans une revue [Les Temps Modernes n°604, Gallimard]. Agrandi sur un mur, il n’a pas pour but forcément d’être lu en entier. » La raison ? « L’espace, très lumineux ».

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