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Publié le • Modifié le

«Déflagrations», la guerre dessinée par les enfants

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Image issue de «Déflagrations, dessins d’enfants, guerres d’adultes». Tchétchénie, 2000. 2e guerre de Tchétchénie. Enfant tchétchène réfugié dans un camp en Ingouchie. Patrick Chauvel

C’est un livre de dessins bouleversants sur la guerre, vue à hauteur d'enfant. « Déflagrations » rassemble 150 dessins, réalisés par des enfants pendant la guerre : depuis la Première Guerre mondiale en passant par le Nigeria jusqu’à la Syrie de nos jours.


Quand des enfants témoignent à leur manière d'un siècle de violences de masse... Depuis la guerre de 1914-18 en passant par la guerre d'Espagne, la Seconde Guerre mondiale, le Vietnam, l'Algérie, l'Afghanistan, l'ex-Yougoslavie, le Rwanda, ou encore plus près de nous encore, le Nigeria et la Syrie. Leurs dessins racontent les bombardements, les machettes, la destruction, le sang... et l'effroi, comme le souligne Zérane Girardeau qui a monté ce projet :

« Il y a des choses qui reviennent de façon très régulière, et au-delà des cultures, dans cette représentation graphique que les enfants font de l’effroi. Il y a des yeux que les enfants sur-dessinent. Il y a un dessin d’une petite fille au Rwanda où les yeux deviennent des énormes taches obscures. Il y a ces doigts écarquillés. Ces absences de bouches qui reviennent très souvent, comme s’il y avait cette incapacité totale de la parole. Et, au milieu de toutes ces violences représentées, il y a une incroyable leçon qui nous est donnée par tous ces mômes. Cette persistance de la vie qui est dans ce geste de dessiner. »

« Une tache rouge à la place de la tête »

Zérane Girardeau a soumis ces dessins à des auteurs, des artistes, qui les accompagnent dans les pages du livre. Certains ont écrit quelques lignes – comme les écrivains Boubacar Boris Diop, Erri De Luca ou la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton. D'autres comme le dessinateur Enki Bilal réagissent avec leurs crayons. Il a choisi un dessin réalisé en 1997 par un garçon rwandais qui avait perdu son père pendant le génocide, et nous le décrit...

« C’est un dessin d’un être humain. On imagine que c’est un homme. Le dessin est très succinct et en même temps très évocateur. Donc il y a une tache rouge à la place de la tête. Et une tache rouge dans le dos. Ce jeune dessinateur qui avait dix ans représentait son père qui venait de se tuer. C’est très puissant et cela se passe de mots… » Dans la silhouette tracée sommairement par ce petit Rwandais, Enki Bilal a imaginé, dans un style très réaliste, le père de l'enfant. Leurs deux dessins font la couverture de Déflagrations.

Un garçon de 9 ans dessine une attaque sur son village au Darfour

Il y en a donc qui vont à l'essentiel, avec deux, trois traits. Quant à d’autres, ils détaillent tout. Comme ce garçon de 9 ans qui raconte une attaque sur son village au Darfour en 2003; tout y est, l'avion qui bombarde, les militaires qui mitraillent femmes et enfants, le bébé plongé dans l'eau bouillante, la femme violée...

Il y a des dessins en noir et blanc, d'autres en couleurs. Des dessins macabres, d'autres oniriques. Et puis certains sont en fait la dernière trace laissée par leurs jeunes auteurs. C'est le cas pour les enfants disparus à Auschwitz ou pour le petit Haïddar qui dépeint en 2012 les bombardements du régime syrien à Raqqa. Il est mort lui-même peu après.

Dessin d’un petit rwandais représentant la mort de son père, et sur la droite, c’est la réponse du dessinateur Enki Bilal. (c) Enki Bilal, 2017.

«Déflagrations », une exposition prolonge le livre

Déflagrations est le titre de ce livre, mais il s’agit aussi d'une exposition rassemblant 200 dessins. Elle a lieu actuellement à la médiathèque André-Malraux de Strasbourg, mais Zérane Girardeau a mis du temps à trouver un lieu qui accepte d'exposer ces dessins, et elle ne décolère pas !

« Je pense que cela n’intéressait pas grand monde. On me disait : votre projet est touchant. Et je me disais : comment est-ce que sur ce sujet-là, un siècle de violence de masse, dessiné par les enfants, on peut utiliser cet adjectif « touchant ». Ces paroles prennent place dans des pages de l’Histoire. Donc, on les protège, on les archive et peut-être, dans dix, cinquante ou cent ans, les chercheurs en sciences sociales auront envie de s’intéresser à cette source-là. Que ce soit en histoire, en anthropologie, ces enfants nous enseignent et nous livrent des choses. »

Il faut beaucoup chercher pour trouver des dessins d’enfant

Ces dessins viennent de fonds de musées, de bibliothèques nationales, de livres parfois. Zérane Girardeau est aussi passée par des psychologues, et bien sûr des ONG, pour les conflits actuels. Mais l'historienne Manon Pignot qui a contribué à cet ouvrage le confirme : il faut chercher pour trouver des dessins d'enfant parce que cette parole-là, bien souvent, n'a pas été préservée.

« Ce n’est pas encore une source suffisamment reconnue au point qu’elle est protégée comme n’importe quel autre type d’archives. C’est-à-dire que cela va dépendre de qui la récolte, qui prend conscience du trésor qu’on a entre les mains. Pendant la guerre de 1914, tous les enfants d’Europe ont dessiné. Et puis, on a encore quelques gisements "archivistiques", à droite, à gauche, en France, en Allemagne, en Russie, mais, à chaque fois, c’est, parce qu’il y a un instituteur qui s’est dit : non, ça, on ne peut pas jeter, on le range. Et 80 ans plus tard, il y a un archiviste qui ouvre la boite et qui tombe des nues, et nous aussi. »

Des dessins d’enfants à la Cour pénale internationale

Malgré tout, il semble que ça évolue. Il y a dix ans, la Cour pénale internationale a, pour la première fois, accepté 500 dessins d'enfants illustrant le conflit au Darfour comme pièces à conviction.

Déflagrations, dessins d'enfants, guerres d'adultes, éditions Anamosa.
L'exposition du même nom se tient jusqu'au 16 décembre à la médiathèque André-Malraux de Strasbourg.

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