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Cinéma Théâtre

Publié le • Modifié le

Jean Rochefort, disparition d’un comédien lunaire

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Le comédien français Jean Rochefort en 2006. Frederic SOULOY / Contributeur

L’abbé Dubois de Que la fête commence a raccroché sa soutane. Jean Rochefort est mort dans la nuit du lundi 9 octobre 2017 à l’âge de 87 ans, a annoncé sa fille Clémence. Avec lui se tourne une page de l’histoire du cinéma français. Sa moustache caractéristique a hanté les grands écrans pendant près de 60 ans, côtoyant les plus grands : Belmondo, Marielle, Noiret, Cremer ou Girardot.


Né le 29 avril 1930 à Paris de parents bretons, Jean Rochefort restera attaché à cette région et en particulier à Dinan, où il passe les vacances de son enfance. Plus tard, après la guerre, la famille Rochefort investira la station balnéaire de Saint-Lunaire. Jean Rochefort fait d’abord des études d’art dramatique au centre de la rue Blanche, puis il entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où il rencontre Philippe Noiret, Jean-Paul Belmondo et Bruno Cremer. Il débute au théâtre en 1953 dans la compagnie Grenier-Hussenot. À la télévision ou au cinéma, il accepte les petits rôles, et même de la figuration.

Le temps des seconds rôles

Mais assez vite, Philippe de Broca le repère et lui offre un second rôle dans Cartouche (1961) aux côtés de Jean-Paul Belmondo. Un duo que le réalisateur réunit quatre ans plus tard dans Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1965). Puis, Jean Rochefort diversifie son jeu et croise les plus grands réalisateurs du moment : Labro, Audiard, Chabrol, Tavernier. Elégant mais fantaisiste, il devient l’un des comédiens phares des années 1970 et collectionne les rôles d’anthologie, en particulier dans les films d’Yves Robert : Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972) et Le retour du Grand Blond (1974), sans oublier Un éléphant ça trompe énormément en 1976.

Près de 40 ans plus tard, il se rappelle encore du moment où le réalisateur lui apportait le scénario : « La nuit tombait, j'étais dans mes boxes en train d'enlever le crottin et la paille. [Yves Robert] apparaît, me lance le scénario et repart sur un "Lis ça". Dès le lendemain matin, je l'ai rappelé pour lui dire mon enthousiasme. C'était quand même un scénario sublime, qui racontait notre époque avec une certaine audace, puisque l'un de nos copains était homosexuel. » Bertrand Tavernier le dirige à deux reprises : dans L’Horloger de Saint Paul en 1973, puis en 1976 dans Que la fête commence, où il interprète l’abbé Dubois, ce qui lui vaudra le César du meilleur second rôle.

« On ne jouait pas, on s’enivrait d’exister »

Après une série de comédies à succès où il est enfin en tête d’affiche, Jean Rochefort s’éloigne de la comédie et endosse des rôles plus graves. Dans Le Crabe-Tambour de Pierre Schoendoerffer, il interprète le commandant d’un navire atteint d’un cancer et rafle pour ce rôle le César de la meilleure interprétation masculine en 1978. Dans son livre, il dira poétiquement du tournage : « On ne jouait pas, on s’enivrait d’exister, la vie et le cinéma s’agrippaient l’un à l’autre. C’était unique. »

Jean Rochefort poursuit les rôles dramatiques et multiplie les films à grand succès dans les années 1980. Il interpelle, dans Un étrange voyage d’Alain Cavalier (1980), lorsqu’il endosse le rôle d’un père qui erre avec sa fille le long de la voie ferrée entre Troyes et Paris. Il tente le polar en 1982, avec Un dimanche de flics sous la direction de Michel Vianey. Un an plus tard, il retrouve son ami Philippe Noiret dans L’ami de Vincent, réalisé par Pierre Granier-Deferre. Curieux, Jean Rochefort investit le petit écran dans l’émission « Les Aventures de Winnie l’ourson », diffusée sur FR3 où, entre 1985 et 1988, il anime les séquences de narration.

Jean Rochefort reste fidèle au cinéma et à Yves Robert, pour qui il joue une dernière fois en 1991 dans Le Bal des casse-pieds. Mais la décennie 1990 sera plutôt celle du réalisateur Patrice Leconte. Plus de dix ans après leur première collaboration, le réalisateur dirige une seconde fois l’acteur dans Tandem, en 1986, où Jean Rochefort rayonne dans le rôle d’un petit animateur radio dont l’émission doit être supprimée. Le duo se retrouve en 1990 pour Le mari de la coiffeuse, en 1992 pour Tango, puis pour Ridicule et Les grands ducs en 1995. Dans ce film, les trois amis sont réunis : Jean Rochefort, Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle.

Pour son rôle dans le film Courage, fuyons! Jean Rochefort (ici, avec Yves Robert et Catherine Deneuve sur le tournage en 1979) sera nominé au César du meilleur acteur. Keystone-France / Contributeur

« Ce genre de choses »

Les jeunes réalisateurs n’effraient pas l’acteur. En 1992, il interprète un tueur à gages vieillissant dans Cible mouvante, le premier film de Pierre Salvadori. Un an plus tard, il se retrouve coincé dans la zone internationale de l’aéroport de Roissy à Paris dans Tombés du ciel, le premier film de Philippe Lioret. Alors qu’en 1999, il reçoit un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, il ne compte pas y mettre un terme et multiplie les collaborations avec la nouvelle génération. Il surprend dans Rrrrrrr !!! d’Alain Chabat ou dans Akoibon d’Édouard Baer, et tient des rôles plus classiques en 2005 dans Ne le dis à personne de Guillaume Canet, ou en 2006 dans La Clef de Guillaume Nicloux.

Les années 2000 sont aussi marquées par ce qui sera vécu comme un drame : le tournage avorté de L’Homme qui tua Don Quichotte du réalisateur Terry Gilliam. Jean Rochefort, qui souffre d’une double hernie discale, est contraint de quitter le tournage. Son cheval, lui, meurt le lendemain. Près de quinze ans plus tard, la colère de l’acteur est intacte : « Machin Gilliam avait trouvé qu'il fallait qu'il maigrisse. Il n'avait pas bouffé depuis 40 jours ! »

Sur les plateaux, il rencontre Johnny Depp avec qui il se lie d’amitié : « Un rapport filial s'est installé. Moi, le père blessé, j'ai rencontré un fils possible. De son côté, il a pu se projeter dans mes douleurs. » Mais cette belle rencontre n’efface pas le traumatisme. Il écrit : « Ma colonne vertébrale a joué aux osselets, les douleurs étaient au-delà du supportable, […] j’étais devenu un fantôme, j’errais dans ma maison. J’ai eu des problèmes psychiques très forts, cinq dépressions massives en dix ans. » Après cet évènement, Jean Rochefort ne montera plus à cheval.

A la fin de sa vie, le géant se dévoile. En 2013, il publie son premier livre, Ce genre de choses, aux éditions Stock. Un recueil d’anecdotes et de souvenirs. Pêle-mêle, Jean Rochefort dénonce un théâtre qui n’a pas su se mettre à la portée de tous, il revient sur les scènes cauchemardesques dont il a été témoin à Vichy au moment de la Libération, ou sur sa rencontre à la ferme avec Françoise Sagan.

« Heureusement, il y a eu les copains »

Les rumeurs de retraite circulent à plusieurs reprises. En août 2015, juste avant que ne sorte le film Floride de Philippe Le Guay, il déclare à la radio : « Je vais épargner le public. Je ne veux pas faire de film d’épouvante. » Dans Floride, il incarne un chef d'entreprise malade d'Alzheimer qui rend la vie dure à sa fille, interprétée par Sandrine Kiberlain. Dans une interview, il revient sur ce sujet difficile : « Par ma date de naissance, j’ai autour de moi des relations et des amis qui ont des comportements étranges. Au début, ça fait rire, puis le temps passe, leurs incongruités augmentent, et on est terrorisé. »

La tournée promotionnelle donne lieu à des interviews où la gravité tranche avec ses saillies humoristiques : « Perdre le copain ou la copine, c'est ça qui fait le plus mal. Tout d'un coup j'entends une voix. Je me dis : "tiens, on dirait Noiret ; tiens, on dirait Cremer." Ça fait un drôle d'effet. C'est énorme, l'amitié. Avec Belmondo par exemple, c'est 66 ans... » Des amitiés qui lui permettent de tenir le coup. En 2013, il déclare : « Quand je fais le bilan, j'ai eu un parcours douloureux avec les femmes. Heureusement, il y a eu les copains. »

On découvre un acteur tourmenté - avec un penchant pour l’alcool - : « J'aimais me retrouver avec moi-même, tranquille, dans une jolie médiocrité. Je savais m'arrêter, mais après un quota sérieux. Il ne s'agissait pas d'un alcoolisme de camaraderie, plutôt d'une solitude agréable accompagnée de trois paquets de cigarettes par jour… »

Jean Rochefort a partagé sa vie entre trois femmes et cinq enfants. Sévère, il estime « ne pas avoir été un bon père, mais en même temps, entre le théâtre, le cinéma, la télévision, j’ai tellement travaillé, j’ai été tellement occupé à nourrir tout ce monde-là, que je n’ai pas su, pas pu prendre le temps qu’il fallait. » Jean Rochefort se marie une première fois à Varsovie, à l’âge de 22 ans, avec Alexandra Mocswa. De cette union naîtront deux enfants : Marie, née en 1962, et Julien, né trois ans plus tard, qui deviendra comédien.

Avec sa deuxième femme, Nicole Garcia, il a un fils, Pierre, né en 1981, et qui a notamment été remarqué en 2014 avec le prix de la révélation masculine au festival romantique de Cabourg pour sa performance dans Un beau dimanche, au côté de Louise Bourgoin. Enfin, il partage les dernières décennies de sa vie avec l’architecte Françoise Vidal qui lui a donné deux filles : Louise, né en 1990, et Clémence, de deux ans sa cadette.

Féru d’équitation, Jean Rochefort a été un cavalier de compétition et possédait un haras avec une trentaine de chevaux, où il pratiquait l’élevage. Il a commenté les épreuves d’équitation des Jeux olympiques pour France Télévisions en 2004 et 2008, et en 2012 pour le journal français Le Monde. En effet, l'acteur se revendiquait « homme de spectacle et homme de cheval ». Il sera reconnu pour l’un et pour l’autre, décoré du Mérite agricole, de la Légion d’honneur et de la Médaille des arts et lettres.

Dans nos archives : Jean Rochefort invité de Pascal Paradou (20 novembre 2007)

A (RE)VOIR : Quand Jean Rochefort parlait de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, version «Les Boloss des belles lettres» pour France 5