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Cinéma France Argentine

Publié le • Modifié le

Cinéma: de la pampa argentine aux plaines de la Marne, des hommes et des vaches

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Swann Arlaud est Pierre, le «Petit paysans» qui se bat pour sauver son troupeau victime d'une mystérieuse épidémie. pyramidefilms.com

Sur les écrans français, ce mercredi 29 août, deux nouveaux films de facture différente, une fiction, « Petit paysan », premier film du réalisateur français Hubert Charuel, remarqué à la Semaine de la critique à Cannes, et un documentaire de Christine Seghezzi, « Histoires de la plaine », filmé en Argentine où elle séjourne régulièrement depuis une vingtaine d'années. Tous deux racontent la fragilité de deux mondes ruraux, le français et l'argentin, soumis à des logiques économiques qui entraînent des mutations inexorables pour les hommes et pour leur environnement.


Il peut sembler un peu aventureux de réunir dans un même propos un film de fiction et un documentaire, mais au-delà de leur thématique, proche, les réalisateurs de ceux deux films ont un point de vue sur le monde qu'ils racontent et des partis pris esthétiques qui se rejoignent.

Dans Petit paysan, Hubert Charuel raconte la vie d'un petit éleveur de vaches laitières. Trente bêtes : c'est une petite exploitation familiale, que Pierre a reprise après le départ en retraite de ses parents. C'est aussi l'histoire de sa propre famille que le réalisateur met en scène, dans un grand souci de réalisme au niveau des gestes de travail du quotidien. Certains de ses proches comme le grand-père ou le père jouent leur propre rôle dans le film et Hubert Charuel aurait pu être ce jeune agriculteur mais il a préféré écrire et réaliser des films...

L'engrenage infernal du mensonge

Une étrange épidémie frappe certaines bêtes du troupeau, un mal qui rappelle la sinistre épidémie dite de « la vache folle » qui a frappé les élevages européens dans les années 1990. Dans cette petite exploitation, les vaches sont tout : un capital certes, mais elles sont aussi des êtres vivants, dotés de noms. Cactus, Miranda ou encore Griotte envahissent la vie de Pierre, laissant peu de place au reste : les amours, le temps libre pour les copains qui l'ont surnommé le « Prince des vaches »... au point d'envahir physiquement sa maison. Une très belle séquence au tout début du film.

Et quand les premières bêtes tombent malades, d'envahissantes, les vaches deviennent obsédantes : filmées de plus près, leurs yeux, leur masse, leurs râles occupent tout le champ de la caméra, nourrissant l'angoisse qui monte chez Pierre de devoir sacrifier son troupeau. Le Petit paysan cherche des solutions sur internet parce qu'on peut être un « petit » agriculteur mais être néanmoins branché. D'ailleurs l'éleveur travaille sous le contrôle d'une administration agricole et sanitaire à qui rien n'échappe. Les bêtes peuvent avoir de jolis prénoms, elles n'en sont pas moins des numéros. Entre gestes traditionnels et hyper connexion, l'éleveur tente de parer au plus pressé, s'enferre dans le mensonge. Remarquable interprétation de Swann Arlaud dans le rôle de Pierre et la bande son du film souligne l'engrenage fatal dans lequel il est enfermé.

Plus de vaches dans la pampa... mais du soja

Si les vaches sont omniprésentes dans ce premier film, elles ont disparu de la pampa argentine. On aperçoit quelques bêtes éparses sur la plaine mais c'est tout... Les animaux, quand ils sont présents à l'image, sont parqués en attendant l'abattoir. Jeunes bêtes à viande au pelage laineux, serrées flanc contre flanc dans des enclos. Plus de vaches, plus d'hommes non plus à Colonia Hansen, province de Sante Fé, dans ce qui fut autrefois, au XXe siècle, hier donc, le « jardin de la République argentine ». De ce village de 800 âmes avec un cinéma et tout ce qu'il fallait pour vivre, il ne reste qu'un café, El Dolar (ironie de l'enseigne !), et une toute petite école de campagne.

C'est l'abandon d'un monde rural au profit de l'agro-industrie du soja que nous raconte Christine Seghezzi, dans un va-et-vient entre le passé de l'Argentine et sa cohorte de disparus et le temps présent. C'est, en voix off, et avec un texte très écrit, une « poétique » de la disparition : Indiens décimés de la Conquête du désert, disparus de dictature militaire, petits paysans engloutis par l'agro-industrie. Ses personnages, les quelques rares habitants ou passants du lieu posent, muets, devant la caméra, comme accablés par le sort funeste qui leur est fait. Longs plans séquence sur un monde englouti avec une belle photographie de Willi Behnisch, chef opérateur argentin à qui l'on doit La Hamaca paraguaya de Paz Encina ou encore Oso Rojo de l'Uruguayen Israël Adrian Caetano.

Emir, patron du bar El Dolar, attend le client à Colonia Hansen, désertée par ses habitants. DHR

A Colonia Hansen, le soja a tué l'élevage extensif et le travail qui allait avec. Plus de gauchos, plus de familles, plus d'enfants. Le soja requiert peu de main-d'oeuvre mais de grosses machines et des avions pour épandre les herbicides. De ces poisons qui tuent à petit feu la nature et contaminent insidieusement les hommes, on parle beaucoup en Argentine. Mais le soja rapporte tellement d'argent... Témoignages prudents mais accablants de l'institutrice et d'un habitant.

Chroniques de mondes en voie de disparition

Ce sont les tourteaux de ce même soja qui nourrissent les vaches et les cochons européens et chinois, raconte la narratrice en voix off. Les vaches élevées par le voisin de Pierre, le Petit paysan, propriétaire d'une grosse ferme qui rappelle la fameuse ferme des mille vaches. Pour ces bêtes-là, point de libre pâture, point de pampa ni même de prairies. Pierre ira « emprunter » une vache à son voisin, une sur mille, une paille !, pour remplacer une de ses bêtes malades. Mais une vache c'est aussi un numéro, et avec les chiffres on ne peut pas tricher...

Les deux films se font écho en racontant le temps qui passe, un monde agricole en mutation pour l'un, un monde qui a déjà basculé pour l'autre. Des histoires de la plaine d'ici et d'ailleurs, et au-delà des vaches, qu'elles nous pardonnent, des histoires d'hommes d'ici et d'ailleurs.

Chronologie et chiffres clés