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Publié le • Modifié le

Lille, carrefour d’«Afriques Capitales»

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Kwame Akoto Almighty God : « The Work of Demons » (2016), peinture, 80 x 120 cm, dans l'exposition « Afriques Capitales. Vers le Cap de Bonne-Espérance », Siegfried Forster / RFI

Avec les œuvres d’une trentaine d’artistes venus d’Afrique ou de la diaspora, Lille, la ville du Nord de la France, se transforme jusqu’au 3 septembre en carrefour d’« Afriques Capitales ». Mis sur les rails sous la thématique du voyage par le curateur emblématique Simon Njami, l’événement artistique se passe dans la gare Saint-Sauveur, une ancienne gare de marchandises construite au XIXe siècle. Et le sous-titre « Vers le Cap de Bonne-Espérance » promet un voyage plein d’inventions et d’espoir à travers des images, des installations et des idées.


Une fois passé le portail sous le panneau rouge « Afriques Capitales », on se trouve dans une semi-obscurité presque intimidante. Cette ancienne halle en briques rouges de la gare de marchandises Saint-Saveur à Lille ne connaît pas de salles. C’est un vaste espace unique où tout semble possible, où, à tout moment, on se prépare à l’inattendu. C’est simple, le voyage vient de commencer.

Hassan Hajjaj : « voyage signifie de vivre une expérience »

Hassan Hajjaj nous accueille dans son « salon », une mer de couleurs, un passe-muraille composé de bouteilles en verre vides nous faisant croire à un monde sans frontières. Pour cet artiste marocain vivant entre Londres et Marrakech, le voyage comporte maintes significations très profondes : « D’abord, il me fallait voyager pour venir ici. Ensuite, j’essaie de présenter ici quelque chose de ma culture maghrébine. Pour moi, voyage signifie de vivre une expérience. »

En face, une fresque de douze vidéos couvre le mur. L’installation de Hassan Hajjaj se marie à merveille avec la muraille de cette ancienne gare. L’art contemporain est-ce la « gare » du XXIe siècle ?

« Définitif. Regardez, toutes les œuvres de l’exposition vont très bien avec cette ancienne gare. Comme mon film panoramique sur les vendeurs de la place El Fna. Dans les gares, vous avez aussi des vendeurs. Et pour des artistes qui n’entrent jamais dans des catégories, l’architecture de la gare leur va aussi très bien. C’est un endroit où je me sens bien. »

Hassan Hajjaj dans son « Salon » à l’« Hôtel Africa » dans l'exposition « Afriques Capitales. Vers le Cap de Bonne-Espérance ». Siegfried Forster / RFI

« Lille, un carrefour censé mener dans toutes les directions »

Vers le Cap de Bonne-Espérance n'est ni une annexe ni une suite de la grandiose manifestation Afriques Capitales présentée sous la Grande Halle de la Villette. En revanche, l’événement à Lille partage la même philosophie. Il s'inscrit dans une volonté imperturbable du curateur Simon Njami : interpréter le monde et donner une vision artistique sans oublier l'apport irremplaçable de l'Afrique.

Alors, pourquoi avoir transformé Lille, la métropole du Nord, en Afriques Capitales ? « Je l’ai surtout transformé en gare, répond Simon Njami, ce commissaire d’expositions mythiques comme Africa Remix et cofondateur de la Revue noire. Dans une gare, il y a des voyageurs, et ces voyageurs ont toutes sortes de nationalités. Il se trouve que là, j’ai embarqué dans ce voyage des Africains, parce que Lille est un carrefour et comme tout carrefour il est censé de mener dans toutes les directions et aussi de recevoir des gens venant de toutes les directions. »

L’art contemporain, la « gare » du XXIe siècle ?

Alors l’art contemporain, la « gare » du XXIe siècle ? « Je pense que l’art a toujours joué ce rôle d’être un point de départ. L’art est précisément le lieu qui nous fait partir. L’art est toujours une invitation au voyage, parce que l’artiste lui-même se met en situation de voyageur et nous livre ce qu’il a vu quand il revient. Un peu comme Dante quand il traverse les trois mondes et qu’il revient et nous livre son grand poème. »

Moshekwa Langa vient de l’Afrique du Sud. Né en 1975, il a vécu toute son enfance sous l’apartheid. Pour son œuvre Babilonia, il a « utilisé une gamme de bleus sur un fond noir. Cela signifie en quelque sorte un tournant. C’est le moment où la nuit se transforme en journée, où la journée devient la nuit. Ce travail évoque un sentiment de changement, de transition et c’est peut-être aussi un autoportrait. »

L’artiste sud-africain Moshekwa Langa explique son oeuvre « Babilonia ». Siegfried Forster / RFI

Moshekwa Langa : « Le moment où la nuit se transforme en journée »

Ayant travaillé beaucoup sur les notions du territoire, de l’identité et l’apartheid, le fait d’exposer dans une gare avec des vrais rails ne lui laisse pas indifférent : « C’est une question très personnelle. Quand j’étais très jeune, voyager était pour moi quelque chose de très difficile. Je me souviens quand j’étais assis sous un arbre et je me suis imaginé de voyager partout dans le monde. J’étais toujours attiré par le voyage, même quand j’ai vu des pubs pour un savon de luxe. Cela m’a toujours donné l’espoir de pouvoir voyager un jour. Aujourd’hui, quand je retourne en Afrique du Sud, je suis toujours confronté à ce passé qui est encore très présent. »

Oui, on trouve d’autres œuvres de cet artiste sud-africain passionnant et aussi d’autres artistes présents à Lille actuellement aussi dans l’exposition Art/Afrique à la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. Sauf que, à Lille, les œuvres sont placées dans une dynamique bénéfique de perturbation quand l'expo à la Fondation Louis-Vuitton s'affiche plutôt comme l'aboutissement de collections de riches Occidentaux, donc dans un « train » un peu trop climatisé, pour rester dans la métaphore sollicitée par Afriques Capitales à Lille.

Les rails et le vaudou

Pour Hassan Hajjaj, les rails font écho à des choses très enfouies en nous : « Cela me rappelle qu’on vit dans une époque avec beaucoup de réfugiés. Dans l’histoire, les rails ont vraiment les deux significations : bien et mauvais, cela dépend du voyage qu’on entreprend. Les rails permettent à bouger plus vite, s’influencer, mais encore une fois : cela peut être bien ou mauvais. »

Vers le Cap de Bonne-Espérance est une invitation au voyage et à la réflexion. Et le vrai voyage nous ramène toujours plus près de nous-mêmes. Le photographe italien Nicola Lo Calzo questionne l’héritage de la traite des Noirs et de l’esclavage colonial dans le monde aujourd’hui. Avec Tcham, il interroge nos réflexions sur la liberté et les frontières avec ses expériences entreprises en Afrique de l’Ouest, par exemple avec le culte vaudou tchamba :

« Le vaudou est une religion qui s’est construite sur le partage, donc mes œuvres sont aussi une proposition de se rapprocher à cette religion. Une religion qui n’est pas construite sur des dogmes, mais sur le partage, sous l’opacité, sur des valeurs qui sont celles du mouvement. Le vaudou est la religion en mouvement par excellence. Elle n’est jamais égale à elle-même, elle change toujours. Et ces cérémonies qu’on voit ici, auxquelles j’ai pu assister, ce sont des cérémonies qui ne se répètent pas, mais qui sont toujours en évolution. Elles sont uniques. »

Nicholas Hlobo : « Waxhotyiswa engekakhawulwa » (2017), sculpture, 260 x 140 x 100 cm, dans l'exposition « Afriques Capitales. Vers le Cap de Bonne-Espérance ». Siegfried Forster / RFI

« Ici, les gens se déplacent et le train ne bouge pas »

Des propositions uniques en évolution, voilà le fil rouge de cette proposition foisonnante, enrichissante, mais pas dépourvue d’obstacles, faite par Simon Njami. Un peu à l'image de cet Orient-Express que cet esprit vif, né à Lausanne de parents camerounais, formé à Paris, mais intellectuellement nourri par ses confrontations avec le continent africain, avait habitude de prendre dans son enfance.

« Le mouvement du train est un mouvement différentiel, philosophe Njami. On est à la fois sur terre et on se déplace. Et on voit le paysage. Ici à Lille, évidemment, quand j’ai vu les rails, j’ai fait construire un train, mais cette fois-ci dans une espèce de théorie de la relativité : ce sont les gens qui se déplacent et le train qui ne bouge pas. Et en se déplaçant, ils font bouger le train. »

Incrustées dans un des wagons du train, Turquoise Realm, une vidéo d’Ingrid Mwangi, née au Kenya, et de Robert Hutter, né en Allemagne. Le couple a fusionné pour devenir un seul artiste, Mwangi Hutter, qui nous emmène dans un voyage sans retour montrant un couple enlacé sur un lit, l’un portant l’autre vers une destination inconnue.

« Calao », l’oiseau mythique d’Abdoulaye Konaté

Évidemment, Afriques Capitales n'est pas un TGV survolant un continent, mais plutôt un train à crémaillère capable à prendre des virées improbables et grimper à des altitudes insolentes. Comme l’artiste malien Abdoulaye Konaté avec sa majestueuse tenture Calao (2016), symbolisant l’oiseau primordial des Sénoufos transportant les âmes des morts dans l’autre monde.

Cette idée d’un autre monde habite aussi l’esprit d’Afriques Capitales. Njami ne demande pas aux artistes de satisfaire un besoin, mais de susciter un désir, d'ouvrir le monde en le parcourant intérieurement et extérieurement, à l’image de Metas II (2014), œuvre d’El Anatsui. Cet artiste ghanéen, couronné en 2015 par un prestigieux Lion d’or à Venise pour l’ensemble de sa carrière, adore travailler avec des capsules aplaties de bouteilles d’alcool, traces fatales du colonialisme. À Lille, il met en jeu une toile-mur faisant apparaître aussi bien les blessures et les résiliences, d’où le gris dominant, la couleur de l’intérieur et du silence qui s’oppose ainsi au monde bruyant qui nous entoure.

Meschac Gaba : « Sweetness » (2006/2017). Une ville en sucre, du plasticien béninois, pour dénoncer l’esclavage, dans l'exposition « Afriques Capitales. Vers le Cap de Bonne-Espérance ». Siegfried Forster / RFI

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Afriques Capitales. Vers le Cap de Bonne-Espérance. Exposition à la Gare Saint-Sauveur de Lille, jusqu’au 3 septembre. Dans le cadre de Lille3000. Commissaire : Simon Njami.

Chronologie et chiffres clés