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«Kiefer – Rodin», entre dévotion sacrée et jouissance profane

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Vue de l’œuvre d’Anselm Kiefer au musée Rodin. Anselm Kiefer, « Auguste Rodin : les Cathédrales de France », 2016, 380 x 380 cm, huile, acrylique, émulsion, gomme-laque et plomb sur toile. Siegfried Forster / RFI

Qui oserait un face-à-face avec le géant Auguste Rodin, disparu il y a cent ans, si ce n’est Anselm Kiefer ? Habité par une grande fascination et un grand respect envers l’œuvre de Rodin, le sculpteur contemporain allemand présente à partir de ce mardi 14 mars au musée Rodin à Paris une trentaine de créations, des toiles, des sculptures, des assemblages, des vitrines, des livres, sous le titre « Kiefer – Rodin ». Mais, il y a aussi une œuvre inédite de Rodin à découvrir, « Absolution », un très grand plâtre, jusqu’ici jamais exposé au public.


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Quel artiste fait le poids face à Rodin ? Au début de sa rencontre avec le géant de la sculpture, Anselm Kiefer met en scène un crochet-peseur dont le haut ressemble à un corps céleste et le bas à un œuf-tête à la Brancusi. Une installation-vitrine habitée par le verre, le métal, l’argile, l’acrylique, le polyester et le plâtre. L’univers kieferien s’y déploie et nous plonge dans une quête d’un sens à trouver face aux objets mystérieux.
 
« Les Cathédrales de France » chez Rodin et Kiefer

L’immersion d’Anselm Kiefer dans le continent rodinien est née du projet de la réédition du livre Les Cathédrales de France, une sorte de testament artistique de Rodin publié en 1914. Cela tombe bien, Kiefer est connu pour son lien viscéral avec la cathédrale de Cologne. En 1985, il avait acheté une partie du toit de cette cathédrale pour retravailler le plomb récupéré, sa matière fétiche, dans ses œuvres. « Rodin et Kiefer partagent une sorte de processus créatif très semblable, affirme la commissaire Véronique Mattiussi. Cela passe par le goût de la recherche, de l’exploration, de l’expérimentation. Tous les deux sont fascinés par l’accident. Ils sont disponibles au hasard. Ils ont le goût de la récupération, de l’accumulation. Chez Rodin, cela passe par les fragments, les morceaux et les assemblages. Chez Kiefer par les débris et la ruine. »

Chez Kiefer, chaque œuvre possède plusieurs couches et propose autant de lectures possibles. Pour redonner aux Cathédrales de France sillonnées par Rodin au début du XXe siècle toute leur grandeur, Kiefer dresse un tableau haut comme une maison. Les tours de sa cathédrale culminent à une hauteur de 4 mètres et la toile réunit sur une largeur de 3,60 m un étonnant mélange d’huile, d’acrylique, d’émulsion, de gomme-laque et de plomb. La « pâte » de Kiefer, cette expression « sauvage » avec ses entrailles bleutées retournées, provoquées par le plomb de la toile, semble organique, vivante, aussi impressionnante qu’imprévisible.

La cathédrale Balzac

En revanche, la conception de la cathédrale est complètement différente chez les deux artistes : « Pour Rodin, le monument de Balzac sera sa cathédrale, explique Véronique Mattiussi. Ça sera pour lui comme une cathédrale dans la ville où tous les regards convergent. Il pense et élabore son monument à Balzac en pensant à la cathédrale gothique. Alors que pour Kiefer, la cathédrale va être ses tours qu’il bâtit et photographie depuis des années. Maintenant, il se met à les peindre dans des toiles de très grand format. Il les revisite, réinterroge et renouvelle ici en des tours de cathédrale noircies, mutilées, abimées, heurtées, mais, malgré tout, triomphantes et annonçant une renaissance. »

L’utilisation des vitrines rajoute encore à la mystification pratiquée par Kiefer. Un tournesol noirci et mis à l’envers rappelle le cosmos ; une palme à moitié cassée dans Les dimanches des Rameaux transforme l’espérance en désespérance ; et une échelle en spirale dans Sursum corda (« élevons nos cœurs ») nous invite à réfléchir sur les chemins vers le bien ou le mal, là où Rodin réfléchit dans son œuvre sur L’Arrivée aux enfers.

La lisière de l’ambiguïté

Curieusement, même là, où Kiefer pousse son penchant vers l’ésotérisme au-delà de la raison et des références connues, par exemple, quand il évoque dans ses dessins « la conscience des pierres » ou rêve d’une cathédrale entre les cuisses d’une femme, la projection artistique rejoint quand même l’univers de Rodin. La place de la femme chez Rodin et la quantité des dessins érotiques produits par le géant de la sculpture ont profondément marqué Kiefer, confie Véronique Mattiussi : « Cet hommage que Kiefer rend à Rodin est effectivement baigné de cette odeur du féminin. Cela se situe entre dévotion sacrée et jouissance profane et toujours à la lisière de cette ambiguïté telle que Kiefer aime aussi exploiter. »

« Absolution » à la place du « Baiser »

Reste une différence de taille : là où le regard et la trajectoire de Kiefer sont conditionnés par l’Histoire (« l’Histoire est mon argile »), Rodin met la figure humaine au centre de sa création. L’exposition Kiefer – Rodin nous fournit même une parfaite illustration avec une œuvre de Rodin présentée pour la première fois au public : Absolution. Cette pièce très mystérieuse, poétique et énigmatique, réalisée après 1900, met en scène une femme penchée vers un homme pour lui accorder le baiser du pardon. Au musée Rodin, le baiser d’Absolution prend aujourd’hui symboliquement la place du fameux Baiser du maître puisque le chef-d’œuvre sera présenté à partir du weekend dans la grande exposition sur le centenaire de Rodin au Grand Palais.

Vue de l’œuvre d'Auguste Rodin au musée Rodin. « Absolution » (détail), après 1900, plâtre et tissu, bois, H 190, L 95, P 75 cm, Paris. Siegfried Forster / RFI

Kiefer – Rodin, exposition au musée Rodin, du 14 mars au 22 octobre 2017

► Lire aussi : L’onde de choc de Rodin au Grand Palais, l’expo du centenaire

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