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Kirghizistan Russie Histoire Almazbek Atambaïev Sooronbaï Jeenbekov

Publié le • Modifié le

Kirghizistan, les raisons d'une crise

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L'ex-président kirghiz Atambaïev est allé à la rencontre de ses partisans, le 6 juin 2019. Vyacheslav OSELEDKO / AFP

L’actualité du Kirghizstan a été marquée, ces derniers jours, par une crise politique rocambolesque entre le pouvoir et l’ex-président Almazbek Atambaïev. Des événements qui ont fait un mort parmi les forces spéciales à la suite de deux assauts chaotiques pour arrêter l’ancien président accusé de corruption. Un pays divisé entre le nord et le sud que décrypte le chercheur David Gaüzère depuis Bichkek, la capitale du Kirghizstan.


David Gaüzere est chercheur, spécialiste du Kirghizstan, rattaché à l’université Bordeaux IV et membre associé de l’Institut de recherche Montesquieu.

RFI : David Gaüzere, comment présenteriez–vous ce pays que l’on appelle à la fois le Kirghizstan, le Kirghizistan ou encore la Kirghizie et qui est officiellement la République kirghize ?

David Gaüzere : C’est une jeune République d’Asie centrale indépendante depuis 1991, peuplée de 6 millions d’habitants, composés à 75% de Kirghizes et 25% d’autres communautés ethniques, qui se trouve à l’est de la Chine, au sud du Kazakhstan et au nord de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan. C’est un pays qui a la particularité d’être un État montagneux et cela a toute son importance dans la crise actuelle, puisque les deux vallées extrêmes, qui sont au sud et au nord du territoire, s’opposent. Au milieu, se trouve la grande chaîne montagneuse des Tian Shan qui culmine à plus de 7 000 mètres avec des cols à plus de 4 000 mètres d’altitude. Donc, il y a des difficultés d’accès chaque hiver entre les vallées qui se sont recroquevillées sur elles-mêmes, et cela explique beaucoup de choses.

Une configuration qui a marqué les populations différemment ?

La majorité kirghize appartient au groupe turcophone : ce sont des musulmans sunnites, avec un islam traditionnellement très modéré, imprégné de soufisme. Ils parlent deux langues, le kirghize qui est la langue nationale et d’État, et le russe qui est la langue d’État, parlée surtout dans la vie professionnelle. Après, dans la vallée au nord, il y a une forte minorité russe autour de la capitale Bichkek et, dans la vallée du sud, il y a une forte minorité ouzbèke autour de la ville de Och (surnommée aussi « la capitale du Sud »).

Cette République a la particularité, du fait de la concurrence entre les deux plaines, d’avoir eu des alternances politiques qui ont donné un pouvoir plus libre et plus démocratique à cette nation par rapport aux autres pays d’Asie centrale.

Quels ont été les grands moments de l’histoire contemporaine qui ont marqué ce pays et qui peuvent nous éclairer sur la situation actuelle ?

La Kirghizie était au départ un pays soviétique, membre de l’URSS, créée artificiellement entre 1924 et 1936 par Staline. Les Kirghizes vivant depuis toujours dans ces montagnes, le pouvoir soviétique a donc adjoint ces deux plaines au nord et au sud de ce pays de montagnards pour rendre cette république viable, alors qu’elles étaient composées de populations fortement différentes. Le 31 août 1991, la République est devenue indépendante et, depuis, elle a eu une vie politique tumultueuse. Ses élections se sont plus librement passées que dans les pays voisins, mais avec des fraudes qui ont provoqué de forts mécontentements dans la population. Il y a eu deux révolutions (2005 et 2010) pour gagner ce qui avait été confisqué par les urnes, avec à chaque fois une revanche du Nord sur le Sud et du Sud sur le Nord.

Des villageois kirghizes votent dans leur village de Kyzyl-Birlik, à 25 km à l'est de la capitale Bichkek, le 23 juillet 2009. (Photo : Reuters)

Depuis, Almazbek Atambaïev a été élu président (2011 à 2017), après un an de pouvoir provisoire mené par Roza Otounbaïeva, qui était la première femme présidente d’Asie centrale. Atambaïev n’a pas voulu se représenter et a transmis son pouvoir en 2017 à son ancien protégé, Sooronbay Jeenbekov, qui est l’actuel président.

Qu’est-ce qui différencie le Nord et le Sud dans ce paysage politique ?

Au Nord, le pays est plus industrialisé. Sur le plan agricole, on est plutôt axé sur la pomme de terre et la betterave à la différence du Sud. C’est une région plus européanisée, plus russifiée, on parle le kirghize et le russe. Par ailleurs, il y a une forte action des églises protestantes depuis l’indépendance pour contrer la poussée islamique du Sud. En conséquence, on a une vie politique partisane comme en Europe avec un clivage gauche-droite entre personnes du Nord avec différents partis, ce qu’on ne voit pas dans le Sud. Au Sud, on a plutôt une région agricole avec une forte influence ouzbek, plus fortement islamisée et plus vulnérable au problème de la radicalisation islamiste et du coup, on a une tradition politique qui est plus autoritaire, qu’on appelle le « khanstvo » et qui fait référence au pouvoir despotique du Khan.

Ce qui fait que dans l’opposition Nord-Sud, on ne peut avoir qu’une opposition régionaliste. À l’intérieur du Sud, ce sont des oppositions tribales et aussi régionalistes. Lorsque le Nord prend le pouvoir, il est plus enclin à respecter le Parlement, à honorer les termes des mandats et à respecter le droit politique. À l’inverse, lorsque le Sud prend le pouvoir, il le mène d’une manière autoritaire et solitaire. C’est pour cette raison qu’à la fin, cela se termine souvent par un évènement violent.

C’est un mécanisme qui est assez atypique. Ces deux plaines du Nord et du Sud qui ont été adjointes par les Soviétiques ont des cultures complètement différentes qui représentent, de mon point de vue, un gros danger à terme pour l’unité nationale.

Elle est Kirghize, il est Ouzbek. Ils veulent croire que la réconciliation est possible même si les deux communautés se parlent de moins en moins. © Mathilde Goanec

Que s’est-il passé entre l’ancien président Almazbek Atambaïev et l’actuel président Sooronbay Jeenbekov ?

Almazbek Atambaïev, qui a été président de 2011 à 2017, est un homme de centre-gauche, social-démocrate qui a toujours été soutenu par les tribus du Nord. Malgré la corruption que l’on retrouve tout au long de l’histoire de ce pays, il a eu la particularité de développer les infrastructures publiques, les routes, les hôpitaux, les écoles et on a vu apparaître une classe moyenne, ce qui était très rare auparavant. À côté de cela, il n’a pas échappé aux oppositions kirghizes traditionnelles et il y a eu des personnalités politiques de l’opposition qui ont été arrêtées et mises en prison. À la fin de son mandat, il a nommé un Premier ministre jeune porteur d’espoir, Sapar Isakov, issu du Nord et membre de son parti. Au moment de la passation du pouvoir, Jeenbekov, le nouveau président du Sud, s’est présenté sur un tandem avec Isakov et a été élu surtout pour les voix portées à Isakov. Jeenbekov avait promis à la population : « si je deviens président je nommerai Isakov Premier ministre », mais une fois élu, il l’a fait mettre en prison. À la suite de cela, tous les organes politiques d’État ont connu des vagues de licenciement et de remplacement des fonctionnaires par des gens issus du Sud. Alors qu’Atambaïev, bien que du Nord, avait quand même laissé une certaine parité.

Suite à cela, Atambaïev a pris des positions de plus en plus fortes contre le nouveau président. Fin juillet, il est parti à Moscou de sa propre initiative pour rencontrer Vladimir Poutine, pensant qu’il serait soutenu par le président de la Russie, mais Poutine n’a pas infléchi sa position, privilégiant la stabilité politique sur place.

Comment s’est déroulée cette dernière crise entre l’ex-président et le pouvoir ?

Fin juin a eu lieu une élection sur la levée de l’immunité des anciens présidents kirghizes, loi qui ne concerne pas la présidence actuelle, et qui permet à Jeenbekov de continuer à jouir de son immunité. Ce dispositif qui semble avoir été conçu pour atteindre Atambaïev et qui vient se rajouter à d’autres décisions semble être principalement dirigé contre des adversaires. Dans le même temps, une enquête a été déclenchée contre Atambaïev pour corruption. L’ex-président qui dénonce avec ses partisans du Nord ces procédés, a refusé de se présenter par deux fois à des convocations des juges et s’est retranché dans sa résidence à 25 km de Bichkek en attendant que les troupes d’assauts viennent le chercher. Il y a eu un premier assaut le 7 août qui a été bloqué par les partisans d’Atambaïev. Les forces spéciales étaient en sous-nombre, six hommes des forces d’intervention ont été pris en otage par les partisans d’Atambaïev. Tout cela a créé un échec aux conséquences très négatives en termes d’image pour Jeenbekov. Le lendemain, un nouvel assaut a été réalisé et s’est soldé par la mort d’un membre des forces spéciales, et par l’arrestation d’Atambaïev. Ce dernier reconnaissant avoir utilisé une arme pour se défendre pendant l’assaut est accusé, notamment par des médias de propagande, d’avoir été l’auteur du tir qui a tué le militaire, et cela fait donc de lui un criminel.

Quelle est la situation maintenant, à l’issue de cette dernière crise ?

Aujourd’hui, l’avocat d’Atambaïev demande que l’affaire soit jugée par la Cour Internationale de la Haye et non pas en Kirghizie du fait de la partialité de la justice, mais il n’y a pas eu de réponse positive à cette demande. C’est finalement une victoire pour le président kirghize Jeenbekov qui en sort conforté. Le lendemain de l’arrestation d’Atambaïev, Ömürbek Babanov, ancien Premier ministre, un homme du Nord, qui avait été un concurrent sérieux du parti républicain de Jeenbekov pendant les élections et avait dû se réfugier à Moscou craignant pour sa sécurité, est revenu le 9 août en Kirghizie pour porter les voix du nord. Il n’a pas été arrêté à son arrivée. Depuis, il parle et il est aujourd’hui le représentant du Nord et le principal opposant. Le calme est revenu et à mon avis il durera quelques années, d’autant plus que les gens sont fatigués de ces révolutions permanentes. Mais avec la confiscation des libertés par les gens du Sud et la mise en coupe de tous les organes du pouvoir dans les mains des gens du Sud, c’est une victoire à la Pyrrhus (victoire obtenue au prix de lourdes pertes pour le vainqueur) et le scénario recommencera avec une autre personne, peut-être en 2023 avec la prochaine élection présidentielle.

Chronologie et chiffres clés