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Publié le • Modifié le

Hong Kong: ces tactiques développées par les manifestants pour contrer la police

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Un manifestant renvoie une bombe lacrymogène sur la police lors d'une manifestation en faveur de réformes démocratiques à Hong Kong, le 5 août 2019. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Depuis deux mois, la contestation politique à Hong Kong est émaillée quasi quotidiennement de heurts avec les forces de l’ordre. Au fil des confrontations, les manifestants ont rodé leurs tactiques.


Sur la vidéo, qui a déjà atteint 4,6 millions de vues sur Twitter, on voit des manifestants masqués et casqués courir vers une grenade lacrymogène, la couvrir d’un cône de signalisation puis l’asperger d’eau pour l’éteindre. Une technique apprise dans l’urgence à Hong Kong, où la population est mobilisée depuis le 9 juin contre un projet de loi visant à autoriser les extraditions vers le reste de la Chine, et où les manifestations quasi quotidiennes dégénèrent de plus en plus fréquemment en confrontations violentes avec les forces de l’ordre.

Le « festival des lacrymos »

Si les gaz lacrymogènes sont une arme de choix des polices anti-émeute du monde entier, les Hongkongais n'en avaient guère l’habitude jusqu’à présent. Aucune grenade n’avait été tirée sur le territoire depuis les années 1960. Le recours aux lacrymogènes était tellement inhabituel dans cette mégapole du sud de la Chine, peu sujette aux confrontations de rue, qu’il avait suscité un tollé général lors du « Mouvement des parapluies » de 2014 - lesdits parapluies ayant été déployés, justement, pour se protéger des gaz. Les manifestants avaient alors essuyé 87 tirs de lacrymos.

Mais depuis le mois de juin 2019, c’est le déluge : 1 000 grenades ont été envoyées entre le 9 juin et le 4 août, puis 800 lors de la seule journée du 5 août. Cette dernière a d’ailleurs été surnommée le « Festival des lacrymos » par les manifestants. Un rapport d’Amnesty International dénonçait pourtant dès le 12 juin un usage abusif de ces armes de maintien de l’ordre.

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Des tactiques pour se défendre...

Pour réussir à respirer sous les tirs de lacrymogènes, les manifestants ont investi massivement dans les masques à gaz, surnommés « groins de cochon » en cantonais. Les forums en ligne regorgent de discussions sur les modèles de masques les plus adaptés, sur les meilleures adresses où les acheter. Il faut dire qu’ils ne sont guère difficiles à trouver : « On peut les acheter partout depuis l’épidémie de pneumonie atypique, le SARS, en 2003. Ils sont dans tous les 7-Eleven (supérettes hongkongaises, NDLR) », explique Éric Sautedé, analyste politique vivant à Hong Kong.

Les protestataires ont aussi mis en place des « unités » spécialisées tout particulièrement dans la gestion des grenades lacrymogènes. Celles-ci sont neutralisées à l’aide de cônes et de bouteilles d’eau, comme sur la vidéo d'Alex Hofford, ou tout simplement relancées à l’envoyeur.

Dans l’arsenal défensif des manifestants, on trouve aussi des casques de chantier et des boucliers de fortune fabriqués à partir de bouts de carton, de barrières ou de panneaux de signalisation. L’équipement est souvent artisanal : « Les jeunes s’enroulent du papier cellophane autour des bras, pour éviter les brûlures des projections au poivre », détaille Éric Sautedé. À défaut de cône de signalisation, un couvercle de wok s’est avéré redoutable pour étouffer les grenades. Et les manifestants sans masque peuvent opter pour les traditionnelles lunettes de piscine, ou se rincer les yeux au sérum physiologique pour stopper la brûlure. Un e-shop propose même des gants ignifuges pour attraper les lacrymos, des jambières, des cagoules ou… des parapluies.

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… et pour ne pas se faire prendre

Il ne s’agit pas seulement de parer les offensives des forces de l’ordre, mais aussi et surtout de ne pas se faire arrêter. Les manifestants, qui ont choisi le T-shirt noir comme standard vestimentaire, ont également mis en place des stands de T-shirts usagés, qu’ils peuvent porter par-dessus leurs vêtements noirs et ôter ensuite.

Pour se prémunir de poursuites judiciaires, les manifestants ont aussi dégainé leurs lasers, donnant aux confrontations des airs de spectacle pyrotechnique. En braquant ces faisceaux lumineux sur les forces de l’ordre, ils entendent perturber les caméras de surveillance et les dispositifs de reconnaissance faciale. La police, elle, n’est pas en reste, utilisant des projecteurs puissants pour identifier les protestataires et semer la confusion dans leurs rangs. Au grand dam des médias, qui se sont plaints de la gêne pour leurs objectifs et caméras.

Un étudiant a été arrêté mardi 6 août pour possession d'une « arme offensive » car il avait 10 pointeurs laser sur lui, provoquant une manifestation devant un commissariat qui a été dispersée à coups de grenades lacrymogènes. « Ça s’est fait au mépris de toutes les règles, toutes les procédures habituelles, déplore Éric Sautedé. Il n’est pas illégal à Hong Kong de posséder un pointeur laser ! »

Les peines encourues par les manifestants sont lourdes : jusqu’à 10 ans de prison si les faits sont caractérisés en émeutes. « Il s’agit d’ordonnances sur l’ordre public qui datent de l’époque coloniale anglaise et qui sont assez sévères, explique Éric Sautedé. C’est une qualification un peu excessive, pour faire peur. Plusieurs procureurs sont sortis du bois pour témoigner de pressions qui venaient du gouvernement pour caractériser ces voies de fait en émeutes, alors que ça allait contre la tradition légale de Hong Kong. »

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Une répression qui va crescendo

Panneaux, masques, lasers ou cellophanes : « L’idée générale, c’est de se servir de tout ce qui est à portée de main pour répondre à une répression toujours plus importante », résume Éric Sautedé. Car les autorités locales et Pékin ne cessent de durcir le ton à grand renfort de lacrymos et balles de caoutchouc, procédant depuis juillet à des centaines d’arrestations. Au lendemain de la grève générale du 5 août, le pouvoir chinois a promis que « ceux qui jouent avec le feu périront par le feu ».

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« Ce qui est quand même assez rassurant, c’est que par rapport à ce qu’on a vu avec les "gilets jaunes" et l’usage du lanceur de balle de défense (LBD) en France, il n’y a pas eu de blessés graves du côté des manifestants », relativise Éric Sautedé. En revanche, il y a eu des morts : six jeunes ont perdu la vie depuis le début du mouvement. Ces morts sont peu relayées dans les médias, explique le politologue, car il s'agit de suicides. « D'après la façon dont ils expliquent leur geste, ces morts sont directement liées à la situation, au fait que ces jeunes s’estimaient incompris et bloqués, rapporte-t-il. Un avenir à Hong Kong leur semblait impossible. »

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Chronologie et chiffres clés