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Inde

Publié le • Modifié le

Frédéric Landy: «L’idole des Indiens n’est pas Modi, mais Shah Rukh Khan»

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Frédéric Landy, directeur de l’Institut Français de Pondichéry. ©Institut Français de Pondichéry

Frédéric Landy* est directeur de l’Institut français de Pondichéry depuis 2016. Géographe de formation, ce spécialiste de l’Inde contemporaine qui a longtemps enseigné à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense avant d’être nommé en Inde, est un observateur attentif des mutations à l’œuvre dans ce pays où le président Macron vient de débarquer pour une visite d’Etat. Où en est la « plus grande démocratie du monde » mise au pas par quatre années d’un régime autoritaire, engagé, selon certains spécialistes, dans un travail de « dé-démocratisation de l’Inde » ?

Entretien avec Frédéric Landy, qui préfère nuancer les critiques et mise sur les tendances profondes d’un pays « ouvert et tolérant ».


RFI : Dans l’introduction au Dictionnaire de l’Inde contemporaine que vous avez publié en 2010, vous décriviez l’Inde comme un pays « entre deux eaux », le comparant à l’iceberg dont la partie la plus importante est immergée. Où en est l’émergence indienne ?

Frédéric Landy : Il me semble que cette métaphore de l’iceberg dont 90% se trouvent immergés, reste toujours valable. Au moment où le Dictionnaire auquel vous faites allusion était publié, la classe moyenne indienne qui est un des critères traditionnels de la mesure du développement d’un pays, représentait moins de 10% de la population. Selon les dernières statistiques que j’ai pu vérifier, la proportion de foyers indiens disposant d’une voiture s’établit à précisément 10%. L’émergence de l’Inde se poursuit donc, ce qui est aussi confirmé par la croissance de l’économie indienne qui se situerait aux alentours de 7% l’an. C’est une progression encourageante.

Le taux de croissance était tombé pendant les dernières années du gouvernement précédent, paralysé par des scandales de corruption à répétition. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi semble avoir réussi à remettre le pays sur les rails de la croissance ?

Je ne suis pas certain que la corruption soit plus faible aujourd’hui! Mais c’est sûr que la prise de pouvoir par les nationalistes hindous dirigés par Narendra Modi fut un choc. Cela tenait, me semble-t-il, au discours musclé anti-corruption et pro-croissance de ce gouvernement. A cela s’ajoute, une politique plus poussée qu’avant pour favoriser l’investissement privé, en libéralisant l’accès à la terre par exemple, ou en développant des zones franches, afin de permettre aux entreprises de s’installer plus facilement.

Coupeurs de canne à sucre. ©Institut Français de Pondichéry

C'est en quelque sorte le changement dans la continuité ?

En gros, la politique de ce gouvernement se situe dans la continuité de la politique de libéralisation depuis 1991. Or, malgré le développement, la pauvreté ne diminue pas ou très lentement. Toujours aujourd’hui, l’impôt sur le revenu, par exemple, est payé seulement par 3% des ménages à peu près. Par ailleurs, en tant que géographe, je suis particulièrement frappé par l’absence de convergences régionales, entre les 29 Etats que compte le pays. La tendance au creusement des disparités entre les Etats riches de l’Ouest et du Sud avec les autres Etats se poursuit, contrairement à la situation de la Chine où les écarts entre les provinces littorales et les provinces intérieures se sont considérablement réduits. Plus inquiétant, je ne suis même pas sûr que ces écarts économiques soient considérés comme un problème par les gouvernants ou les entrepreneurs, étant donné qu’une bonne partie de la compétitivité de l’Inde au niveau international est fondée sur le maintien d’une certaine pauvreté. Cela permet de proposer aux investisseurs potentiels un coût de production vraiment très faible, qui rend l’Inde compétitive sur les marchés internationaux. Du point de vue des décideurs, ce n’est pas forcément l’intérêt du pays, à moyen terme en tout cas, de faire baisser la pauvreté, ou de réduire les contrastes sociaux et régionaux, parce que ce serait risquer de scier la branche économique sur laquelle la prospérité indienne est assise.

Depuis 2014, le BJP, un parti nationaliste et hindouiste, gouverne l’Inde, après avoir détrôné le Congrès, le parti historique d’obédience socialiste, qui a dominé la scène politique depuis l’indépendance il y a 70 ans. Qu’est-ce qui différencie fondamentalement les deux formations ?

Tout les distingue, au moins dans leur histoire et dans une bonne partie des discours. Après, dans la pratique politique, il faut raisonner aussi en termes de continuité entre le socialisme teinté, surtout à partir des années 1990, de libéralisme prôné par le Congrès, et les réformes libérales pour développer l’activité économique mises en œuvre par le BJP depuis qu’il est au pouvoir. Les deux formations s’opposent sur le plan idéologique, notamment sur la question de la place de la religion dans l’Etat. L’Inde moderne et le Pakistan sont issus de la partition de l’empire des Indes en 1947. Alors que le Pakistan a été conçu comme un Etat musulman avec comme raison d’être l’islam, l’Inde sous l’influence du Congrès fit le choix du «  secularism  », c’est-à-dire la coexistence de toutes les religions, sans que l’Etat prenne parti pour une religion ou une autre. C’est la laïcité à l’Indienne. Le mouvement hindouiste, le RSS (Association des volontaires nationaux) dont le BJP est le bras politique, veut faire de l’Inde un pays hindou où les minorités non-hindoues sont appelées à se fondre dans «  l’hindouité  » majoritaire. On ne va pas forcément chasser les musulmans, ni les chrétiens, mais c’est à eux et à toutes les autres minorités de s’adapter en ayant un mode de vie hindou. Pour comprendre l’opposition entre le Congrès et le mouvement nationaliste-hindou, il faut savoir que c’est un ancien membre du RSS qui a tué Mahatma Gandhi en 1948. Le RSS avait été interdit pendant un certain temps après cette tragédie.

Le Premier ministre indien Narendra Modi qui a été intellectuellement formé par le mouvement nationaliste hindou de la RSS, n’a jamais caché son hostilité envers l’Etat indien laïc. Va-t-il faire de l’Inde une théocratie hindoue, à l’image de la théocratie pakistanaise ?

Personnellement, je ne le crois pas. La Constitution affirme clairement que l’Inde est une démocratie laïque. Il faut vraiment changer les termes de la Constitution et pour ce faire le gouvernement a besoin d’une majorité à deux tiers qu’il n’a pas. Il n’en reste pas moins que depuis l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement, l’ensemble du pays traverse un mouvement de mise au pas des minorités confessionnelles comme on ne l’a jamais vu sous le gouvernement du Congrès.

On a beaucoup parlé récemment dans la presse des heurs et malheurs du Taj Mahal.

En effet, les médias occidentaux ont braqué leur caméra sur les malheurs du Taj Mahal, le monument historique le plus connu de l’Inde. Parce que le Taj Mahal a la malchance d’avoir été bâti par un empereur musulman, il n’a plus droit de cité dans les guides touristiques publiés par l’Etat de l’Uttar Pradesh où se trouve le monument. Plus grave encore, les agences gouvernementales chargées de l’éducation sont engagées dans un vaste processus de réécriture des contenus des manuels de l’histoire, qui fera frémir les révisionnistes les plus endurcis. La dernière controverse en date concerne le prince Tipu Sultan du Mysore, un personnage historique du XVIIIe siècle. Cet homme qui était jadis célébré pour son courage dans les combats contre les colonisateurs britanniques, est aujourd’hui dépeint par les nationalistes hindous comme un monarque cruel, impliqué dans le génocide des hindous. Ces révisions de l’histoire à l’œuvre relèvent peut-être de l’ordre du symbolique, mais il n’y a pas que des symboles qu’on essaie d’abattre.

Le Taj Mahal à Agra dans l'Etat de l'Uttar Pradesh est considéré comme le plus grand joyau architectural de l’art indo-islamique. Corbis Documentary via Getty Images

Il y a aussi eu des morts...

On assiste en effet à une montée de l’intolérance, qui vise plus particulièrement les musulmans. Les milices hindouistes sèment la peur et tuent au nom de la protection de la vache sacrée. Elles ciblent aussi des intellectuels, des journalistes, des associations accusées d’avoir aidé à la conversion des hindous. Malgré ces violences, l’Inde demeure un pays laïc, où les communautés continuent de vivre ensemble, pratiquer leur foi ensemble. Et puis, les règles de la laïcité n’étaient pas si parfaitement observées que cela sous le Congrès. Par exemple, les Dalits (qu'on appelle aussi les Intouchables) qui se sont convertis au christianisme ou à l’islam n’avaient pas droit aux quotas prévus pour les Dalits hindous dans le système scolaire ou dans la fonction publique.

Le Premier ministre Narendra Modi est un leader populiste, charismatique et autoritaire qui a centralisé les pouvoirs entre ses mains. La presse parle de «  démocratie illibérale » et Modi est comparé à Erdogan en Turquie. Diriez-vous que la démocratie indienne est menacée ?

Cette comparaison est intéressante parce que la Turquie était aussi au départ, avec Mustapha Kemal, un grand pays laïc, comme le sera quelques années plus tard l’Inde sous Nehru. Quant au constat sur la menace qui pèse sur la démocratie indienne, il mérite d’être nuancé. Il ne faut pas nécessairement idéaliser la démocratie telle qu’elle existait en Inde avant 2014. Est-ce que finalement les Indiens étaient si attachés que cela à cette démocratie qui laisse tant de gens en marge ? C’est une question qui se pose quand on voit que soixante-dix ans après l’indépendance, un quart de la population vit encore sous le seuil de la pauvreté, 90% des actifs travaillent dans le secteur informel, les hôpitaux sont inaccessibles aux démunis, des enfants souffrent encore de la malnutrition. Ces piètres résultats font que des idéologues populistes comme Narendra Modi ont aujourd’hui des boulevards devant eux. Ils n’ont aucun mal à attirer des électeurs déçus par l’Etat démocratique nehruvien rongé par la corruption, l’apathie de sa bureaucratie et son inégalitarisme.

Etes-vous en train de dire que l’Etat autoritaire que Narendra Modi a mis en place serait plus propice au développement que la démocratie ?

Non, je ne dis pas cela. Je me demande toutefois si entre être pauvre en Chine et être pauvre en Inde, le plus dur n’est-il pas d’être pauvre en Inde ? Cela dit, je reconnais qu’il existe aujourd’hui des pressions sur les institutions démocratiques en Inde, notamment pour le système judiciaire qui a été un contre-pouvoir puissant bien plus qu’en France. Avec les nominations des juges partisans à la Cour suprême, on peut désormais s’inquiéter de la neutralité de la justice. La presse est également visée, en particulier la presse en langues locales, sans doute parce qu’elle touche beaucoup plus de monde que la presse anglophone. Narendra Modi est un leader populiste qui surfe sur la vague anti-élitiste. C’est un orateur talentueux dont les discours dénonçant la corruption des élites sont très populaires. Modi utilise les médias et les réseaux sociaux avec beaucoup d’efficacité. Il tweete, il est sur Facebook. Mais qui est-ce qui est abonné au compte tweeter de Narendra Modi ?

Il a apparemment plusieurs milliers d'« amis » sur les réseaux sociaux ?

Mais combien de personnes ont un smartphone en Inde en dehors des 10% que pèse la classe moyenne ? L’analphabétisme touche aussi encore beaucoup de gens. On peut donc avoir des doutes sur la réalité de l’influence des tweets du Premier ministre dans les campagnes reculées du pays. Je me demande aussi si les contradictions internes au mouvement nationaliste hindou dominé par les hautes castes, doublées des frustrations causées par les promesses de prospérité qui tardent à se réaliser pour l’immense majorité en bas de l’échelle, ne se traduiront pas par une dégringolade de la popularité du Premier ministre. Je ne crois que ce soit pour les prochaines élections prévues pour 2019, mais les bonnes années de Narendra Modi passeront peut-être assez vite.

L'acteur indien Shah Rukh Khan, le 30 juin 2016. AFP/STR

Emmanuel Macron est en déplacement en Inde. Ni lui, ni d’autres leaders européens qui l’ont précédé à New Delhi n’abordent jamais la question de la montée de l’intolérance ou les menaces sur la démocratie indienne. De peur de perdre des marchés ?

Les relations internationales sont fondées plus que jamais sur la realpolitik. Il n’y a pas trente-six grands pays qui ont un taux de croissance de 7%. Il est donc plus qu’urgent de rester ami avec les gouvernements indiens si on veut avoir une part du gâteau. Je crois qu’il y a aussi une autre raison qui explique ce silence sur le sort des minorités ou la démocratie : l’Inde continue de bénéficier d’une image positive dans l’opinion mondiale. Dans l’imaginaire européen, l’Inde reste associée à Gandhi, au yoga, à la méditation, à la non-violence. Les chefs d’Etat quant à eux ont confiance dans la stabilité indienne. En 1947, peu de politiques auraient parié sur la survie de l’Inde née dans le sang et la violence. Elle a survécu aux guerres, aux assassinats de ses leaders et a réussi à mettre en place une démocratie forte et pluriculturelle, malgré ses imperfections. Finalement, je dirais que la véritable idole des Indiens, ce n’est pas Narendra Modi, mais Shah Rukh Khan, cet acteur de Bollywood, musulman de surcroît, dont le nom suffit pour remplir les salles de cinéma. Tant que les Indiens vénéreront un musulman, il y aura de l’espoir pour ce beau pays.


* Frédéric Landy est professeur à l’université de Paris-Nanterre et directeur de l’Institut français de Pondichéry. Dernier ouvrage publié : L’Inde. Du développement à l’émergence, (avec Aurélie Varrel), aux éditions Armand Colin (2017)

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