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Donald Trump Russie Etats-Unis Chine Corée du Sud Corée du Nord Kim Jong-un

Publié le • Modifié le

La puissance de feu de la Corée du Nord

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Le président de la Corée du Nord, Kim Jong-un assiste à un tir de missile. REUTERS/Kyodo

La crise entre la Corée du Nord et les Etats-Unis a atteint un point de tension sans précédent. Les menaces de guerre par l’usage d’armes nucléaires inquiètent. Même si la Corée du Nord ne possède pas la puissance de feu des Etats-Unis, elle dispose aujourd’hui d’une force de frappe non négligeable avec une capacité de destruction qui, quel que soit son niveau de maîtrise, lui permet de se maintenir face à son isolement international. Une puissance nucléaire engagée dans une escalade infernale contre les Etats-Unis, au milieu d’un échiquier régional fragile et complexe, et dont la puissance de feu est l’objet de toutes les interrogations.


L’escalade rhétorique entre Washington et Pyongyang a atteint un nouveau sommet le 8 août 2017. Ce jour-là, alors que les Américains découvraient que les Nord-Coréens avaient sans doute franchi un nouveaux seuil de maîtrise de leur armement nucléaire, Donald Trump menace la Corée du Nord de représailles en cas de nouvelles provocations hostiles : « (Les Coréens du Nord) se heurteront au feu et à la fureur comme le monde n’en a encore jamais vu ». La formule fait grand bruit et inquiète dans tous les camps.

Quelques heures plus tard, le régime de Kim Jong-un présente un plan détaillé de tir de quatre missiles sur l’île américaine de Guam. Les jours suivants, Donald Trump renchérit en annonçant qu’il n’avait peut-être pas été « assez dur », et le 11 août sur Twitter il assurait que les armes américaines étaient prêtes à l’emploi.

Un poker menteur aux surenchères belliqueuses

Une guerre aurait des conséquences désastreuses et entraînerait les protagonistes dans une aventure incertaine aux conséquences incalculables. Les deux camps savent que ce serait le pire des scénarios. De l’avis de tous les experts, la Corée du Nord n’a aucun intérêt à partir en guerre, comme l’explique Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique. Face à la Corée du Sud, au Japon et aux Etats-Unis, « elle ne pourrait pas faire face seule aux capacités militaires de ces trois pays ».

De plus, Kim Jong-un n’a pas annoncé de mobilisation militaire. C’est bientôt la saison des récoltes et comme le rappelle Joe Bermudez, analyste pour le site 38North, il ne peut pas se permette de vider, en cette période, ses usines et ses champs au risque de déclencher une famine pour son peuple.

La Maison Blanche de son côté ne semble pas encline à déclencher une guerre. Le ministre de la Défense James Mattis s’est exprimé à plusieurs reprises, comme pour apaiser les propos de son président, rappelant que « la guerre est une tragédie bien assez connue, il n’y a pas besoin de faire un dessin, cela serait catastrophique », rajoutant que toute intervention armée (à propos de frappes préventives) entraînerait de la part de Pyongyang des conséquences difficiles à imaginer précisément, mais à la gravité certaine « d’un niveau inédit depuis 1953 », c'est-à-dire depuis la fin de la guerre de Corée.

Les acteurs régionaux

La vulnérabilité de la Corée du Sud - dont la capitale se situe à 55 kilomètres de la frontière - et du Japon, tous deux alliés des Etats-Unis, pèse très lourd dans les différentes hypothèses, tout comme le soutien de la Russie et de la Chine au régime nord-coréen. Même si le Conseil de sécurité de l’ONU a voté à l’unanimité, début août, de nouvelles sanctions contre la Corée du Nord (mesures qui pourraient coûter à Pyongyang un milliard de dollars annuel en revenus) et que celles-ci ont été approuvées par la Russie et la Chine, ces derniers restent les partenaires économiques de la Corée du Nord (90% des échanges commerciaux de la Corée du Nord se réalisent avec la Chine). En outre, la Chine a déjà été accusée dans le passé de ne pas vouloir appliquer des sanctions qu’elle avait votées contre le régime nord-coréen et ne souhaite pas, d’après de nombreux analystes, un effondrement du régime de Kim Jong-un.

Pékin, qui multiplie les appels au calme, se dit contrarié par les essais nucléaires et balistiques de Pyongyang, mais aussi par le comportement des Etats-Unis et de la Corée du Sud qu’elle accuse d’attiser les tensions notamment par un projet de protection antimissile (qui disposerait d’un système d’écoute trop près de la Chine, indiquent des observateurs). Les médias d’Etat chinois estiment que Pékin devrait s’interposer si les Etats-Unis passent à l’offensive dans la péninsule pour renverser le régime de Kim Jong-un, et la presse officielle juge que la Chine doit rester neutre en cas d’attaque de Pyongyang.

Le scénario militaire, toujours possible, semble être le moins plausible mais le risque de guerre est grand dans cet extraordinaire contexte de tension. Le moindre incident peut mettre le feu aux poudres, les protagonistes sont imprévisibles et leur surenchère verbale rend l’action diplomatique difficile. Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, qui se dit « très inquiet », a fait savoir le 11 août que la Chine et la Russie avaient mis au point un projet commun de règlement de la crise entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, proposant un gel des essais de missiles nord-coréens en échange d’un arrêt des manœuvres militaires conjointes de grande envergure menées par les armées américaines et sud-coréenne. Pour Sergueï Lavrov, « le camp le plus fort et le plus sage » devrait faire le premier pas pour désamorcer la crise.

L’aventure nucléaire nord-coréenne

L’aventure nucléaire nord-coréenne semble avoir atteint ses objectifs plus rapidement que ne le prévoyaient les Américains, Pyongyang devenant aujourd’hui une force de dissuasion à part entière avec qui il faudra dorénavant négocier.

La Corée du Nord a gardé en mémoire cet épisode où la fin de la guerre de Corée (1950 à 1953), le général américain Douglas MacArthur avait proposé d’utiliser une arme atomique pour rayer la Corée du Nord de la carte. Elle n’a pas oublié non plus qu’à l’issue de cette guerre, dès la fin des années 1950, les Etats-Unis ont installé jusqu'à 950 ogives en Corée du Sud pointées sur eux, même si ces armes ont été ensuite progressivement retirées entre 1970 et 1991. Bien que partie prenante depuis 1985 du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), la Corée du Nord, que l’on accusait alors de mener un programme clandestin depuis 1989, se retire du Traité en 2003, et dévoile finalement son jeu le 9 octobre 2006 avec un premier essai de bombe nucléaire. Quatre tirs suivront en 2009, 2013 et deux en 2016. Les experts estiment alors que l’arsenal de la Corée du Nord disposerait de 10 à 16 bombes atomiques.

L’objectif nord-coréen de la dissuasion nucléaire a été atteint

Mais que vaut cet armement sophistiqué si on ne maîtrise pas les vecteurs capables de l’envoyer sur un objectif ? C’est là toute la question au cœur de la crise actuelle qui a amené le président Donald Trump à durcir ses propos à l’égard de la Corée du Nord au fur et à mesure que celle-ci multipliait ses tests de missiles balistiques, en démontrant au passage que le territoire américain était désormais à portée de tir.

En 2013, les rapports militaires estimaient que la Corée du Nord disposait déjà de 150 missiles de courte portée et de 50 de moyenne portée, et que Pyongyang pouvait déployer son arsenal sur des avions de type Soukhoï Su-7 ou Mig 23 dont elle dispose et qui sont aptes pour ce type de mission. Mais en 2015, elle passe à la vitesse supérieure et procède depuis un sous-marin à une première tentative de tir d’un missile balistique intercontinental (ICBM) qui échoue, mais d’autre suivront. En juillet 2017, la Corée du Nord réussit deux tirs de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) mettant une bonne partie du continent américain à sa portée.

D’un point de vue technique, pour pouvoir tirer une arme nucléaire avec un missile balistique, il faut pouvoir « miniaturiser » la bombe pour qu’elle soit transportable sur le missile et qu’elle puisse résister aux températures et aux vibrations d’un voyage à près de 25 000km/h. Les Américains sont restés longtemps très sceptiques quant à la capacité de Pyongyang à atteindre ce niveau de maîtrise.

Un peu comme dans le passé avec la Chine, ils ont sous-estimé le temps qu’il faudrait aux Nord-Coréens pour arriver à cette technologie. Siegfried Hecker, expert nucléaire à l’université de Stanford confiait il y a peu à l’AFP : « Je ne pense pas qu’ils aient suffisamment d’expérience en matière de missiles ou d’essais nucléaires pour être capables de mettre en œuvre une ogive nucléaire suffisamment petite, légère et robuste pour survivre à un tir par missile balistique intercontinental ».

Pourtant, le Washington Post du 8 août révèle un rapport de l’Agence américaine de renseignement de la Défense daté du 28 juillet qui change complètement la donne : « L’IC (la communauté du renseignement) évalue que la Corée du Nord a produit des armes nucléaires pour des missiles balistiques, livrables sur des missiles de la classe ICBM » affirmant donc que non seulement la Corée du Nord maitrise cette technologie dite de « miniaturisation » mais que son arsenal est dorénavant de 60 armes nucléaires.

« Game is over » (« La partie est finie »)

En clair, il est trop tard pour ceux qui avaient encore des velléités de contrôle de l’armement nord-coréen. Si la folie guerrière ne l’emporte pas, il faudra désormais composer avec une nouvelle donne régionale car la Corée du Nord est aujourd’hui une puissance nucléaire dissuasive, même si sa capacité de frappe est encore fragile et nécessite encore de nombreuses mises au point.

Toute attaque de la Corée du Nord se traduirait par un désastre humain et politique incalculable et donc raisonnablement inenvisageable. Il restera à attendre le retour à une médiation diplomatique pour s’interroger sur les conséquences de cette crise dont les perdants ne seront ni les Russes ni les Chinois.

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