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Publié le • Modifié le

Porto Rico veut tourner la page

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Un(e) manifestant(e) tient une pancarte «Nous sommes la putain de résistance». AFP/Ricardo Arduengo

Qui sera le prochain gouverneur de Porto Rico ? Ricardo Rossello a été poussé à la démission la semaine dernière. Accusé de corruption, ses propos sexistes et homophobes avaient choqué l’opinion et fait naître un mouvement civique sans précédent sur l’île des Grandes Antilles rattachée aux États-Unis. Au-delà de cette démission, les Portoricains veulent « changer le système ».


Pendant plusieurs jours, des centaines de milliers de Portoricains ont manifesté ensemble. Pour la première fois, les jeunes se sont massivement mobilisés derrière des artistes célèbres, comme Ricky Martin ou Bad Bunny. « C’est quelque chose d’extraordinaire. J’ai 47 ans et je n’ai jamais vu un phénomène semblable », s’enthousiasme José Rivera-Gonzales, professeur à l’université du Sacré Cœur à San Juan. « C’est la génération Y, ou les millenials, qui ont inspiré le reste de la population et surtout leurs parents, leurs grands-parents. Leur éducation politique s’est faite dans la rue. C’est une génération frustrée, qui n’a connu que la crise. »

« Chaque jour notre espoir d’un avenir à Porto Rico s’amenuise »

Désirée Morales, 22 ans, manifeste depuis le début du mouvement. « Je n’ai jamais connu Porto Rico prospère. J’ai grandi avec des mauvaises nouvelles, comme celles de coupures dans les fonds de l’université publique. Chaque jour notre espoir d’avoir un bel avenir ici s’amenuise », reconnait celle qui est tout juste diplômée de l’université de Porto Rico.

Aujourd’hui, le taux de chômage à Porto Rico est en baisse, mais il dépasse toujours les 8 % de la population active, soit deux fois plus qu’aux États-Unis. Près de la moitié des Portoricains vit sous le seuil de pauvreté et peu à peu, l’île se vide. « Très concrètement, il n’y a pas d’opportunité à Porto Rico aujourd’hui. L’île a perdu 200 000 personnes ces deux ou trois dernières années, c’est une île qui a à peu près 3 millions d’habitants, ça fait du coup entre 6 et 10 % de la population ! » remarque Audrey Célestine, maîtresse de conférences à l’université de Lille et spécialiste des relations entre les États-Unis, la France et leurs territoires d’outre-mer.

Faillite et mesures d’austérité

Les difficultés de Porto Rico remontent à 2006. Le Congrès américain lui supprime alors d’importants avantages fiscaux. Rapidement, les caisses de l’île se vident. Le pays est déclaré en faillite en 2017, écrasé par une dette publique de plus de 73 milliards de dollars. Les manifestants réclament d’ailleurs un audit de cette dette. « Ils imposent des mesures d’austérité qui affectent durement nos conditions de vie sans nous dire d’où vient cette dette. Comme payer l’addition dans un restaurant sans savoir ce qu’on a mangé », s’insurge Désirée Morales.

D’autant plus que pour se relever, Porto Rico part avec un grand handicap : son statut « d’État libre associé ». Rattachés aux États-Unis, ses habitants sont des citoyens américains, mais ils ne peuvent pas voter à la présidentielle. « Les élus locaux ont peu de pouvoir, explique Audrey Célestine. C’est une quasi-colonie qui n’a pas les moyens de faire des demandes de prêt aux organisations internationales, mais qui n’a pas non plus accès aux dispositifs habituels des États américains », note l’universitaire.

« Le cas de Porto Rico est emblématique d’une situation très répandue dans les autres territoires non indépendants de la Caraïbe », ajoute Justin Daniel, professeur de Sciences politiques à l’université des Antilles. « Leurs dispositifs institutionnels et leurs modèles de développement ont été inaugurés dans les années 1940 et démontrent aujourd’hui leurs limites. »

Une manifestante devant le ministère de la Justice lors d'une manifestation anti-gouvernement à San Juan. AFP/Getty Images North America/Angel Valentin

Pas d’alternative

Si cette question de statut n’est pas clairement exprimée par les manifestants, elle revient régulièrement dans le débat public. Notamment après lecyclone Maria qui a dévasté l’île en 2017. La réponse de Washington a tardé à arriver : des milliers de personnes sont restées sans électricité. Une partie de l’aide à la reconstruction a été détournée. La corruption d’une partie de classe politique mine le pays depuis plusieurs dizaines d’années.

Qui, dans ces conditions, pour reprendre le pouvoir ? « On ne voit pas émerger de nouveau leader au sein du Parti nouveau progressiste (PNP) qui exerce actuellement le pouvoir, ni même au sein de son adversaire traditionnel, le Parti populaire démocratique (PPD) », consent Justin Daniel. « Ces deux partis se partagent le pouvoir depuis la fin des années 60. Et, pour le moment, il n’y a pas de solution de rechange. »

Plus confiance en personne

La secrétaire à la Justice, Wanda Vasquez, devait reprendre le poste de gouverneur. Mais dimanche,elle a botté en touche et expliqué qu’elle n’était pas intéressée. Depuis, le gouverneur Rossello est pressé de nommer un nouveau secrétaire d’État pour éviter une vacance du pouvoir. La presse portoricaine évoque ce mercredi le nom de Pedro Pierluisi. Une idée qui pourrait rencontrer l'opposition de certains élus.

Le tout, sous la surveillance des manifestants, qui n’ont pas quitté la rue. « Après des années et des années de corruption, la population n’a plus confiance en personne », soupire Désirée Morales. « Nous ferons partir toute personne qui prétendra accéder à ce poste en étant corrompue. Parce que nous méritons mieux. Ce que nous voulons, c’est faire le ménage », promet l’étudiante, qui avoue ne pas savoir qui pourrait « être assez digne » pour reprendre les rênes.

Selon José Rivera-Gonzales, le mouvement citoyen va perdurer car il a désormais conscience de son pouvoir. « De l’indignation, de la frustration, est né un nouveau mouvement politique, horizontal, démocratique et féminin, analyse l’universitaire. Seul le temps dira quelle forme il prendra dans le futur. »

Chronologie et chiffres clés