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Publié le • Modifié le

«Zama», le grand retour de l'Argentine Lucrecia Martel sur les écrans

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"Zama" de Lucrecia Martel a eu le grand prix coup de coeur du festival Cinelatino de Toulouse en mars 2018. shellac-films

Près de neuf ans après son dernier film, «La mujer rubia», (La femme sans tête), Lucrecia Martel, chef de file -quoiqu'elle ne prétende à rien-, du cinéma d'auteur argentin, signe avec «Zama», son grand retour sur les écrans. Le film sort ce mercredi sur les écrans en France. Un drame dont l'action se situe au XVIIIe au bord des eaux limoneuses du fleuve Paraná, «le père des fleuves», sous les grands ciels du Paraguay. Un film magnifique sur l'attente salué au dernier festival Cinélatino de Toulouse.


C'est en lisant le roman Zama d'Antonio di Benedetto (1956) alors qu'elle naviguait sur le fleuve Paraná que Lucrecia Martel raconte avoir pensé adapter le roman au cinéma. Zama est un gentilhomme vivant dans une lointaine colonie d'Amérique latine. Une sorte d'anti-héros, aux antipodes du célèbre Aguirre de Werner Herzog, du conquistador fougueux. Zama est un rond de cuir qui attend sa mutation pour retrouver sa famille à Buenos Aires. Le film, comme le livre, s'ouvre sur les bords d'un fleuve où notre héros attend. Il scrute le ciel et le fleuve, mais rien ne vient.

Cette attente est le fil rouge du film. Façon Désert des Tartares de Dino Buzatti si ce n'est que dans le film de Lucrecia Martel, l'univers est non pas minéral mais aquatique. C'est du fleuve que doivent venir les nouvelles tant attendues par Zama, celles de sa famille, celles de la couronne d'Espagne qui décidera de son éventuelle mutation. Le fleuve décide des mouvements des personnes et des biens, il apporte l'aguardiente qui a fait oublier l'ennui, et aussi le choléra. C'est encore le fleuve qui décide de garder ou d'expulser les poissons qui y nagent. Et ceux-ci ne peuvent y survivre qu'à condition de naviguer sur ses rives, dans les eaux limoneuses de ses berges, là où le courant est moins fort.

Don Diego de Zama attend sur les rives du fleuve Parana le bateau qui lui apportera la délivrance. Shellac-films.org

Le temps qui s'étire comme le fleuve interminable

C'est ainsi que doivent vivre les petits fonctionnaires de la couronne espagnole comme Zama. S'adapter au courant ou disparaître. Don Diego de Zama est corregidor, sorte de préfet local. La perruque de travers, l'air vaguement ennuyé ou contrarié, il gère les affaires courantes dans une colonie où les salaires ne sont pas arrivés depuis des mois, mène l'enquête sur un mystérieux bandit Vicuña Porto dont on ne sait s'il est mort ou vivant, réel ou fantasmé. Figure de la sauvagerie de la colonie (la dualité civilisation ou barbarie mise en scène dans le livre Facundo de Domingo Faustino Sarmiento) par opposition aux moeurs supposément policées des fonctionnaires de la couronne ?

Diego de Zama trompe l'attente en flirtant avec la gent féminine blanche comme il se doit -même s'il est le père, comme il se doit encore, d'un enfant bâtard né d'une Indienne. L'Espagnole Lola Dueñas est très convaincante dans le rôle de doña Luciana Piñares de Luenga, en coquette aguicheuse et gourmande, tout comme le Mexicain Daniel Giménez Cacho dans le rôle de don Diego de Zama. Un casting très cosmopolite puisqu'on y trouve des Argentins, des Chiliens et le Brésilien Matheus Nachtergaele à l'image de la production, impressionnante, au générique.

Petites intrigues amoureuses et politiques nourrissent le quotidien de Zama et de ce microcosme créole qui, si loin de la mère patrie, tente d'exister. Les cadres sont serrés sur les intérieurs, sur les visages. Les couloirs s'échappent toujours sur le fleuve. À côté d'eux, les Indiens guaranis soumis à la traite (encomienda) sur les estancias des colons, des esclaves noirs portant beau des redingotes aux riches couleurs, un mystérieux enfant mort... Clapotis de l'eau, stridence des cigales, chants d'oiseaux, bourdonnements étranges comme des acouphènes, tendres boléros, clochettes et cascabelles... La bande-son du film fait écho au temps qui s'étire comme ce fleuve interminable et l'attente infinie et sans espoir de don Diego de Zama. « Le temps ne passe pas quand il n'y a pas d'hiver », regrette doña Luciana qui se plaint de la chaleur et de l'ennui de cette colonie perdue.

Le rouge des tatouages guaranis et le vert des marais

Lucrecia Martel dresse aussi un tableau grinçant des mœurs de ce monde en vase clos, de cette société qui tourne le dos au continent qu'elle occupe. De ce monde perruqué à l'image de ce lama blanc et bouclé, comme poudré, qui surgit, sorte de double du gouverneur qui lui fait face. Ce qui est aussi mis en scène dans cette comédie humaine, outre l'attente de Zama, ce sont les relations de pouvoir et les féodalités qui en découlent.

Les années passent et Zama attend toujours. Pour accélérer sa mutation, il lui est «suggéré» de partir capturer le fameux bandit Vicuña Porto. Il sort du petit monde étriqué de la colonie pour affronter l'immensité du Gran Chaco. Le champ s'élargit, les couleurs deviennent encore plus franches. Les paysages sont à couper le souffle et la violence se déchaîne. Les couleurs et la lumière sont l'œuvre du chef opérateur portugais Ruy Poças. Avec la réalisatrice, ils ont voulu échapper aux clichés du « film d'époque », façon tableau classique. Ne pas faire de Zama un tableau de Goya, explique-t-il.

Avec ce dernier film, Lucrecia Martel s'affranchit de l'exploration des tourments intimes de la bourgeoisie salteña qui étaient au cœur de ses trois précédents longs métrages. Sur l'air lancinant de Maria Elena, interprété à la guitare espagnole par le groupe los Indios Tabajaras, une pirogue s'éloigne sur le tapis vert du marais. Magique.

► à écouter aussi le Rendez-vous Culture consacré au film Zama

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